Histoire des Rose-Croix, Introduction

Mis à jour : 24 juin 2018


Par Sédir


Peu de temps après que le nom de “Rose-Croix” a été connu pour la première fois dans l’Europe occidentale, au commencement du XVIIe siècle, le public et les savants se sont divisés à ce sujet, les uns saluant les Rose-Croix comme des envoyés de Dieu, d’autres considérant leur histoire comme un roman sorti de l’imagination de Jean-Valentin Andrea.

Nous évoquerons, dans les premiers chapitres de ce livre, les polémiques auxquelles donna lieu l’apparition des plus anciens documents rosicruciens (1). Il faut d’autre part souligner que les plus éminents défenseurs des Rose-Croix affirment qu’ils ne sont pas eux-mêmes des Frères Rose-Croix, qu’ils ne sont pas dignes de faire partie de la Fraternité, même qu’ils n’ont jamais rencontré de Frères - et que beaucoup se sont donnés comme Rose-Croix qui ne l’ont jamais été.

Il importe de donner à cette déclaration l’importance qu’elle a réellement. Les membres des grou pes initiatiques ont toujours été tenus de ne pas dévoiler leur affiliation, même de la nier s’ils étaient interrogés à ce sujet par des profanes. Les anciens écrivains rosicruciens ont très bien pu adopter cette discipline du silence en un temps où, si l’on ne dressait plus de bûchers, la pensée était loin d’être libre ; soit parce que vraiment ils n’appartenaient pas à la Fraternité, soit parce que, lui appartenant, ils ne voulaient pas le faire savoir. Une chose est toutefois certaine, c’est qu’ils ont parlé, écrit en son nom.

Cependant, bien des historiens - et jusqu’à l’époque contemporaine - ont pris à la lettre les affirmations des anciens écrivains rosicruciens et, se basant sur elles, ont prétendu que la Rose-Croix n’a jamais existé.

Quant à nous, nous pensons que l’homme ne peut pas créer ce qui n’existe pas quelque part et que l’imagination est impuissante à faire naître l’illusion. La perception n’a jamais lieu sans qu’il se trouve préalablement une réalité objective à percevoir. Toute forme existant sur le plan physique n’est que l’enveloppe du type essentiel de cette forme, car rien n’a lieu dans le visible qui ne se rencontre déjà dans l’invisible ; et tout être - homme, animal, végétal, minéral -, une passion, une idée, une maladie, un événement, une entreprise, une assemblée, une science, un art, une mort, une catastrophe est un être vivant dans une région de l’au-delà.

Un écrivain, un philosophe, un artiste, un inventeur ne créent pas ; ils donnent un corps à une œuvre préexistant dans l’invisible. Le savant qui a trouvé une formule mathématique selon la- quelle s’opère une nouvelle application de la chaleur, de l’électricité, de la lumière, ne doit pas s’imaginer que la découverte est liée à sa formule ; en réalité le véritable facteur de l’invention est la somme accumulée des efforts accomplis par les ancêtres pour obtenir ce même résultat tandis qu’ils ne possédaient pas l’invention nouvelle (2) .

Quant à la réalisation de l’œuvre nouvellement mise à jour production littéraire, artistique, tech- nique, si haute soit-elle, si parfaite qu’elle puisse paraître, elle ne sera jamais que l’ombre d’une réalité bien plus splendide ; au reste, cette réalisation elle-même est fonction à la fois de l’union de l’ouvrier avec l’entité spirituelle qu’il interprète et de ses propres possibilités d’expression. De leur côté, le lecteur, le spectateur, l’utilisateur sont mis en rapport avec cette même entité invisible par le moyen du livre, de l’œuvre d’art ou de l’instrument, et l’accord qui en résulte dépend du degré d’harmonie où leur pensée, leur sensibilité se trouvent avec cette entité.

Parmi les millions d’êtres qui vivent dans l’invisible, l’ensemble de ceux qui sont unis au Christ, qui sont Ses serviteurs fidèles constitue une armée. Les Rose-Croix sont une des cohortes de cette armée. Lorsqu’ils trouvent sur la terre des créatures réceptives et que les circonstances sont propices, ils les inspirent, et celles-ci reproduisent à la mesure de leur amour et de leur humilité les inspirations qu’elles reçoivent.

Les écrivains rosicruciens, dans la proportion où ils incarnent le message de ceux au nom desquels ils écrivent, sont vraiment la manifestation visible de l’invisible Fraternité des Rose-Croix.

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On ne trouve nulle part d’étude complète sur la Fraternité mystérieuse de la Rose-Croix. Ceux qui en parlent au XVIIe siècle le font dans un style trop allégorique pour être compréhensible ; au XVIIIe siècle, on méconnaît ces adeptes en abusant du prestige de leur légende ; au XIXe siècle, des érudits, comme Buhle (3) , ou des occultistes, comme les écrivains anglais récents, n’ont su ou voulu présenter qu’un côté de la question Semler (4) les a étudiés avec l’intérêt d’un sociologue et d’un curieux de la Nature ; il était bon chrétien et tenait l’alchimie pour une science respectable et pleine de découvertes utiles. Buhle ne s’est intéressé aux Rose-Croix qu’en simple érudit. Il pense que Francs-Maçons et Rose-Croix ne faisaient qu’un à l’origine, et qu’ils se sont disjoints pour propager, quant aux premiers, les idées philosophiques, la philanthropie, la liberté religieuse, le cosmopolitisme ; quant aux seconds, pour continuer les rêveries kabbalistiques, alchimiques et magiques de leurs prédécesseurs.

Mais ceci n’a jamais constitué que l’extérieur, même le prétexte de leur activité. En réalité, leurs caractères furent celui de gardiens de la Tradition ; celui d’interprètes de la lumière des Évangiles; celui de médecins des corps, des âmes et des sociétés ; celui enfin d’éclaireurs, d’annonciateurs de la venue du Saint-Esprit.

Vous imaginez-vous, dit Mejnour, dans Zanoni, qu’il n’y avait aucune association mystique et solennelle d’hommes cherchant un même but par les mêmes moyens, avant que les Arabes de Damas, en 1378, eussent enseigné à un voyageur germain les secrets qui servirent de fondement à l’Institut des Rose-Croix ? » (5) .

Hargrave Jennings a écrit une belle page sur le caractère des Rose-Croix considérés en tant qu’adeptes de l’antique et vénérable magie.

“Leur existence, dit-il, quoiqu’historiquement incertaine, est entourée d’un tel prestige qu’elle emporte de force l’assentiment et conquiert l’admiration. Ils parlent de l’humanité comme infiniment au-dessous d’eux ; leur fierté est grande, quoique leur extérieur soit modeste. Ils aiment la pauvreté et déclarent qu’elle est pour eux une obligation, quoiqu’ils puissent disposer d’immenses richesses. Ils se refusent aux affections humaines ou ne s’y soumettent que comme à des obligations de convenance que nécessite leur séjour dans le monde. lls se comportent très courtoisement dans la société des femmes, quoiqu’ils soient incapables de tendresse et qu’ils les considèrent comme des êtres inférieurs. lls sont simples et déférents à l’extérieur, mais leur confiance en eux-mêmes, qui gonfle leurs cœurs, ne cesse de rayonner qu’en face de l’infini des cieux. Ce sont les gens les plus sincères du monde, mais le granit est tendre en comparaison de leur impénétrabilité. Auprès de ces adeptes, les monarques sont pauvres ; à côté de ces théosophes, les plus savants sont stupides ; ils ne font jamais un pas vers la réputation, parce qu’ils la dédaignent ; et, s’ils deviennent célèbres, c’est comme malgré eux ; ils ne recherchent pas les honneurs, parce qu’aucune gloire humaine n’est convenable pour eux. Leur grand désir est de se promener incognito à travers le monde ; ainsi ils sont négatifs devant l’humanité, et positifs envers toutes les autres choses ; auto-entrainés, auto- illuminés, eux-mêmes en tout, mais prêts à bien faire autant qu’il est possible.

“Quelle mesure peut être appliquée à cette immense exaltation ? Les concepts critiques s’évanouis- sent en face d’elle. L’état de ces philosophes est le sublime ou l’absurde. Ne pouvant comprendre ni leur âme ni leur but, le monde déclare que l’un et l’autre sont futiles. Cependant les traités de ces écrivains profonds abondent en discours subtils sur les sujets les plus arides et contiennent des pages magnifiques sur tous les sujets : sur les métaux, sur la médecine, sur les propriétés des simples, sur la théologie et l’ontologie ; dans toutes ces matières ils élargissent à l’infini l’horizon intellectuel » (6).

Cette esquisse, dessinée de main de maître, ne montre cependant qu’un des aspects du type initia- tique de la Rose-Croix. L’homme est ainsi fait, le plus sage même et le plus savant, qu’il emploie toujours, pour réaliser son idéal, les moyens diamétralement opposés à cet idéal. L’idéal du chrétien est la douceur et l’amour ; aussi nulle religion n’a versé le sang avec plus d’abondance, nulle n’est plus dure envers l’amour. L’idéal du bouddhiste est l’immutabilité froide et adamantine du Nirvâna ; aussi est-il doux et humble comme un agneau. L’initiation antique, la magie faisait de ces hommes semblables au type décrit plus haut, au maître Janus d’Axël ; son symbole est la fleur de beauté, la rose. La véritable initiation évangélique, si peu connue après dix-neuf siècles qu’à peine cent personnes la suivent en Europe, cette doctrine d’immolation constante, dont le fidèle marche comme ivre d’amour parmi les malades, les pauvres, les désespérés, a pour hiéroglyphe la croix froide et nue. La réunion des deux symboles est la rose crucifère.

Telles sont les idées que nous voudrions exposer à nouveau et développer. Sans être certain de réus- sir dans cette tâche, à cause de la faiblesse de nos capacités et d’une discrétion que nous imposent non pas des serments, mais des motifs de haute convenance, nous l’avons tout de même entreprise avec quelque témérité. Remercions ici ceux qui nous en ont fourni les matériaux : les patients érudits des siècles passés ; et les contemporains qui, avec un désintéressement fraternel, nous ont fait part du fruit de leurs conquêtes, comme le Dr Marc Haven, à qui nous devons tout le côté archéologique et bibliographique de ce livre ; comme l’adepte qui se dissimule sous le pseudonyme de Jacob. Rendons enfin un hommage pieux à ces flambeaux par qui quelques lumières de l’Esprit sont descendues jusqu’à nous, à nos maîtres morts, à notre Maitre toujours vivant.

Afin d’alléger le texte, nous avons reporté à la fin du volume les indications bibliographiques qui auraient trouvé leur place normale au bas des pages. Et nous avons ajouté quelques titres d’ouvrages, à l’intention de ceux qui désireraient pousser plus avant leur étude de ce sujet.

(1) Chap, V : Les Documents fondamentaux. Vide infra, p. 47.

(2) “C’est l’effort des générations qui ont marché et trainé des fardeaux sur les routes qui permet aujourd’hui 1’existence des chemins de fer.”

(3) JOHANN GOTTLIEB BUHLE : Ueber den Ursprung and die vornehmsten Schicksale der Orden der Rosenkreuzer and Freymaurer. Gottingen (J. F. Röwer), 1804.

(4) JOHANN SALOMO SEMLER : Unparteische Samlungen zur Historie der Rosenkreuzer, 3 parties, Leipzig (G. E. Beer) , 1786-1788.

(5) SIR EDWARD BULWER LYTTON : Zanoni, traduction P. Lorain. Paris (Hachette), 1882.

(6) HARGRAVE JENNINGS : The Rosicrucians, their rites and mysteries. Londres (John Camden Hotten), 1870.