BIOGRAPHIES DE SÉDIR
par
1- Max CAMIS & 2- Émile Besson
1- Max CAMIS
Sur les coteaux que baigne la Rance, l'antique cité de
Du Guesclin garde encore, en ses épaisses murailles percées à ogives, de
nombreux vestiges féodaux.
C'est dans le lacis de ses
ruelles médiévales, aux maisons à pignons, encorbellées et sculptées, proches
du marché aux fortes et âcres odeurs de la poissonnerie, qu'en l'une des plus
pauvres demeures de la rue de la Lainerie le jeune Yvon vit le jour.
Suivant la formule administrative et « ainsi qu'il en résulte
des registres de l'état civil » de ladite commune de Dinan, le bulletin de
naissance nous annonce sèchement, comme faire se doit, que le nommé Yvon Le
Loup, fils d'Hippolyte et de Séraphine Foeller, est né le 2 janvier 1871, à 3
heures de l'après-midi.
Notre Ami, trop humble pour se
raconter, n'a guère parlé de son enfance. Cependant quelques pages tardives
laissent transparaître son impression première de l’Armorique et de son
puissant passé ; il décrira, avec une émotion toute spéciale, les profondeurs
de la forêt de Brocéliande où périt l'enchanteur Merlin. Le drame, le cadre
avaient dû impressionner son âme d'enfant. Les éléments de cette période
faisant défaut, nous ne chercherons pas à les combler par une littérature
romancée. Broder sur l'existence besogneuse d'une femme que l'exode avait
jetée, avec son petit, en une ville inconnue hier, d'un père qui, soldat de
carrière, devait subir toutes les fatigues et les privations d'une fin de
campagne si douloureuse à nos armes, serait trop facile.
Cependant la plupart des historiens prétendent que, dans certaines vies
de grands hommes, le rôle et l'influence d'une mère sont importants. Nous
aurons donc à revenir sur ce thème ; mais, pour le moment, c'est le petit
garçon que nous voulons évoquer ici.
Alors que
d'autres sont tout à l'exubérance des premiers pas et frémissent aux
découvertes de la vie, lui, retenu dans son petit lit de fer, attend, déjà
résigné, que l'épreuve se modifie.
État combien
pénible, consécutif à une tuberculose latente que les privations avaient
accentuée. Le mal de Pott traîna d'autant plus que la situation sociale, les
traitements encore imparfaits ne purent améliorer le cas et firent, au
contraire, présager le pire.
Pendant très longtemps,
ses yeux furent même en danger ; une cécité presque complète nécessita des
soins. C'est ainsi que, considérant le tableau de grosses lettres et de
chiffres noirs en la boutique de l'opticien qui le soignait, le malheureux
enfant, peu habitué à la station verticale, fit une chute malencontreuse lui
occasionnant une première fracture de la jambe.
Nous
pouvons songer aux jours mornes et aux complications qu'entraîna la vie du
petit allongé dans les nombreux et pauvres logements parisiens où il passa par
la suite.
Pour distraire son esprit réfléchi et déjà
avide, les études commencèrent très tôt. Sur la planchette installée en
travers du lit, les drames de l'encrier renversé alternèrent avec les efforts
de calligraphie.
On s'étonnait déjà, nous a dit Mme
Le Loup, de la jolie écriture. Écriture qui devait devenir de plus en plus
élégante et, par sa clarté, retenir l'attention de tous ceux qui la voyaient .
Ces courbes harmonieuses s'inscrivant sur le vélin blanc surent exprimer tant
de mots, tant de pensées inspirées ou consolatrices, reflets de la grande âme
de notre Ami !
Les origines hessoises de sa mère lui
permirent d'apprendre tout de suite la langue allemande, de la parler et même
de l'écrire assez librement puisque, à l'âge de quinze ans, il avait entrepris
de traduire les mémoires de Goethe. C'est peut-être bien en suivant ce texte
et, plus tard, le roman de Wilhelm Meister, où l'auteur fait sous-entendre ses
mystérieuses recherches et certaines curieuses rencontres, que le ferment des
sciences occultes commença à se développer en son esprit.
Après la guerre, réduit à une pension militaire insuffisante, M. Le
Loup, n'ayant pas d'autre métier, s'était vu obligé de prendre une place de
valet de chambre du côté du parc Monceau, et de caser les siens en différents
logements des Batignolles.
C'est, étant donné les
principes religieux de sa mère, très probablement dans une école libre du
quartier qu'il prit, dès que sa santé le permit, un premier contact avec le
programme d'études, programme qui ne put jamais être très régulièrement
suivi, du reste, car toutes les maladies de l'enfance et les accidents
constants de sa malheureuse jambe le retenaient très fréquemment à la
chambre.
Les études s'en ressentirent d'autant plus
que les natures réfléchies comme la sienne n'ont souvent, en des débuts aussi
chaotiques, qu'une compréhension et une adaptation assez lentes.
Le quartier se trouvait alors retiré du centre des affaires
et du bruit ; petits rentiers, artistes et compositeurs, qui avaient eu leur
valeur, vivaient là au calme. De temps en temps, l'omnibus Batignolles-Jardin
des Plantes, traîne par ses grands chevaux blancs, passait lourdement sur les
pavés ronds, puis le silence retombait sur les petits hôtels entourés d'arbres,
et les maisons en construction. Le petit garçon, déjà grave, parcourait, tout
en boitillant, ces rues provinciales, en rêvant.
Sédir nous a souvent parlé du premier projet de sa jeunesse, de ce
désir qu'il avait d'être berger, de mener dans la bruyère et le thym des
moutons et des brebis, qu'un chien garderait.
Dans
une jolie nouvelle publiée en notre bulletin et intitulée « Le Petit Pâtre »,
on retrouve la nostalgie de cet enfant malade aux désirs d'espace et
d'évasion.
Mener son troupeau ! Ne l'a-t-il pas fait
sur une plus vaste plaine, dans un décor sinon calme, tout au moins plus
grandiose ?
Rêves et angoisses du début sont souvent,
pour les petits, une vision avant-courrière de l'avenir. Transpositions, mise
au point, que le dur destin impose, et la vie s'écoule dans le regret d'un
rêve irréalisable...
Cependant, vus de l'éternité,
rêves et réalités se sont rencontrés bien souvent sans que la leçon soit
toujours comprise ! Entre le petit berger dénommé Yvon et Sédir inspiré, chef
d'école, il n'y a guère de différence, puisque telle était la volonté de
Dieu, et qu'il sut, lui, comprendre la modification de son rêve
d'enfant.
Maintenant, quoique la relation puisse
gêner quelques principes, et si le recoupement des souvenirs tombe juste, en
1882, le ménage Le Loup dut être engagé par une dame seule qui demeurait vers
le milieu de la rue du Rocher. Plus avantageuse, la place permit alors de faire
donner des leçons de violon au jeune Yvon qui jouait, parait-il, assez bien.
Une lacune à noter pour cet être extraordinairement doué en toutes choses,
était un manque d'oreille assez marqué .
Quant à sa
formation religieuse, le changement de paroisse lui fit aborder le catéchisme
en l'église Saint-Augustin encore toute rutilante de dorures et de fresques
fraîchement marouflées ; quoique l'atmosphère d'un sanctuaire aussi neuf fût
peu propice à l'épanouissement d'une âme pieuse, nous savons que le jeune
catéchumène mit beaucoup de conviction et d'assiduité à ses leçons.
* * *
La première communion faite, la santé de l'écolier les stades
de la pensée humaine, étudié toutes les se raffermissant, il fallut, au
retour des vacances, songer à lui faire continuer les études en une
institution sérieuse, d'autant plus qu'il y était poussé par tous ceux qui le
suivaient.
On songea, malgré de gros sacrifices
d'argent, à l'école des Francs-Bourgeois, alors une des meilleures maisons
d'éducation religieuse de Paris.
La vénérable demeure
construite pour le duc de Mayenne par Ducerceau, ayant tour à tour été
le
centre des conspirations au moment de la Ligue,
pension Favard au xviiie siècle, avait été reprise en
1850 par les frères de la doctrine chrétienne. Située dans le
Faubourg-Saint-Antoine où chaque pierre parle encore d'un passé de faste ou
d'émeutes, elle ne dut pas être indifférente à l'esprit sensitif du jeune
garçon qui allait entrer dans sa treizième année.
L'enseignement que dirigeait le Père Argemir de Jésus était remarquable ; de
plus, il y avait, parallèlement au programme, le très intelligent stimulant
de groupes littéraires où le jeune Le Loup se distingua très
rapidement.
Mais, un jour d'hiver, sur la glace des
caniveaux transformés en glissoire, notre ami, trop myope pour se rendre
compte du danger, tomba sur sa malheureuse jambe et la cassa une seconde
fois.
Les mornes journées reprirent, cette fois dans
la lecture des Pères l'Église ; Sédir nous a dit qu'il
couvrait des cahiers de réflexions et de commentaires précoces vis-à-vis
des dogmes sans que ses professeurs en aient connaissance.
Vingt ans plus tard, et après avoir parcouru tous formes religieuses,
pénétré tous les arcanes initiatiques, il devait, bouclant le cercle de la
connaissance, revenir sur ce thème de la foi pour l'amplifier, l'éclairer de
cette merveilleuse inspiration que les jeunes années semblaient déjà
pressentir.
Comme Pascal retrouvant les grands
principes mathématiques, il sentit, lui aussi, dans les domaines
métaphysiques, passer très tôt le souffle évangélique des grandes
Certitudes.
A côté du jardin secret de la pensée de Sédir, et parmi les
consciencieuses études qu'il fit aux Francs-Bourgeois, le dessin fut
certainement une branche qu'il affectionna, qu'il cultiva même après sa
sortie de l'école. Grand observateur, il garda toujours une facilité de crayon,
un coup de plume adroit pour copier une tête, faire l'ex libris d'un ami ou
croquer quelques attitudes de ses chiens. A l'ancien rêve de sa première
enfance de devenir berger était venue s'ajouter, bien secrètement,
l'espérance de faire un jour de la peinture. Littérature, musique, dessin
alternèrent en des projets enthousiastes et jeunes, laissant à l'homme fait
une très riche gamme de moyens.
Il fut toujours
extraordinairement adroit de ses mains. Souvent il a raconté à ses proches
qu'il aurait
aimé être « bricoleur ». La
description, si minutieuse, si vivante, de l'atelier d'Andréas, aux premiers
chapitres d' «Initiations », évoque le cadre dans lequel il aurait aimé
vivre.
Mais, suivant une loi de contrainte bien
connue, l'adolescent dut renoncer en bloc à tous ces beaux rêves et se voir
enfermé, pour de longues années, dès après les vacances qui suivirent son
examen de sortie.
Après ses espérances timidement
formulées, son père, vieux soldat imbu de discipline et encore astreint à un
très dépendant service, ne discuta même pas. Son sens positif et pratique ne
pouvait, sans critique aucune, comprendre l'affinement de ce fils silencieux,
encore moins les hautes aspirations sous roche. De lourds sacrifices avaient
bien, du reste, été consentis afin de lui faire obtenir quelque place
d'employé dans une administration, et un vieil ami de la maison, ayant un
poste à la Banque de France, avait déjà été pressenti.
Dès l'examen du Certificat d'études supérieures que suivit bientôt le
baccalauréat de l'Enseignement secondaire spécial , des démarches furent
entreprises et la candidature posée au titre « d' agent auxiliaire ». Taux de
début : cinq francs par jour, avec la possibilité de faire, de temps en
temps, une heure supplémentaire, ce qui pouvait arriver à faire six francs !
Appointements relativement très beaux pour son âge et pour l'époque !
Alors que la jeunesse se montre, la plupart du temps,
intransigeante, souvent rebelle aux directives, lui, déjà rodé par la
souffrance et la réflexion, prit docilement le chemin de la Banque de France,
où ilresta vingt ans. Vingt années dans le même service des « dépôts de titres
», sans jamais chercher à intriguer en vue d'un avancement quelconque.
Étant donné sa valeur et, il faut le dire, une nature
hautement ambitieuse, le fait ne peut s'expliquer que par l'orientation d'une
vie intérieure déjà profonde.
Les souvenirs très
rares qu'il nous a été possible de récolter auprès de camarades ou de chefs
de la Banque vantent une cordialité et une bonne humeur toujours égales ; le
rapport de l'un de ses derniers chefs (au dire de Sédir lui-même, non des plus
cléments) disait à une demande de renseignements : « Agent rendant des
services remarquables, expéditif et travailleur, en dépit d'une santé
délicate et de la gêne que lui causait une jambe qu'il devait tenir allongée
sous son bureau . »
L'admission définitive d'Yvon Le
Loup comme agent ne devait partir que du 28 octobre 1892 et après un concours
longuement préparé. Son secteur d'affectation avait été aménagé en l'annexe
Ventadour, proche de l'ancien hôtel de Toulouse. Celle-ci, construite au xviiie
siècle pour les représentations de l'opéra italien, avait vu passer toutes
les étoiles du chant ; la Patti y avait attiré le Paris élégant.
De cela il ne demeurait, de neuf heures du matin jusqu'à six
heures le soir, que le monotone labeur des chiffres, avec une heure un quart
pour déjeuner. A midi, enlevant ses manches de lustrine, le jeune Le Loup
s'en allait donc rejoindre la cour du Louvre, la Seine et les quais.
Là, dégagé de toute contrainte, il furetait, sur les parapets
du fleuve, en ces boîtes ouvertes à l'avidité des bibliophiles. Tout en
mangeant un frugal repas, il lisait. A cette époque, la chasse pouvait encore
être fructueuse et, pour quelques sous, le livre rare que la Providence avait
bien voulu mettre sur votre passage devenait vôtre. Moments heureux pour le
jeune étudiant que le besoin de connaître enfiévrait et qui trouvait réponse
aux questions latentes. Hasards ? coïncidences ? Pour nous, qui connaissons
l'importance que les petits faits de ce genre peuvent avoir sur les débuts
d'une existence comme celle que nous essayons de retracer, nous y verrons la
main de Dieu préparant Son serviteur.
Peu liant de
nature, n'ayant guère d'amis, Sédir nous a cependant raconté que les rares
dimanches où Mme Le Loup lui permettait de sortir, et les soirs ou, pour une
raison quelconque, il pouvait s'échapper, se passaient dans la chambre d'un
camarade qui demeurait dans les environs de l’Institut. Là on lisait les
ouvrages intransportables ou ceux que les parents auraient réprouvés, non
certes à cause de leur insuffisante moralité, mais en raison de leur caractère
hétérodoxe. Ces fugues n'étaient pas sans tourmenter la maman toujours
inquiète de la santé du « cher petit » (comme elle l'appellera jusqu'à sa
mort), d'autant plus que, jusqu'alors, la nature de ce fils avait été
particulièrement calme.
Le jeune homme devait alors
écouter, tête basse, les remontrances, les mises en garde, les sous-entendus
à l'endroit de ces « filles trop hardies » qui pervertissent la jeunesse et
entraînent au mal !
Mais, dès qu'une possibilité
surgissait, l'isolement reprenait dans la petite chambre froide, où son esprit
critique, son intuition rare, allant jusqu'à la voyance, lui firent éviter bien
des égarements propres aux premiers enthousiasmes.
Pendant les deux premières années, limité par le temps et les moyens
d'achat, il absorba un peu tout ce qu'il pouvait trouver. Avec la joie de
découvrir, d'annoter, ce défrichement intellectuel demeurait cependant très
difficile. Il lui fallait refaire seul ce que les autres font en études
secondaires, cependant que le fondement classique de sa culture ne l'empêchait
pas d'être attiré par certaines concordances encore imprécises qu'il
pressentait dans le domaine du symbolisme et de l'occulte.
C'est pourquoi quelques-uns des derniers romantiques l'attirèrent
particulièrement. Villiers de l'Isle-Adam, Barbey d'Aurevilly, Flaubert,
Balzac, dans certains de ses contes philosophiques, influencèrent ses
premiers écrits : soucis de style, recherche du terme exact, qui le faisaient
se reprendre sans scrupules lors de ses causeries. Il professera même que,
toute faible qu'elle demeure, la pensée de l'homme peut, par le choix de mots
appropriés, exprimer une part d'Absolu ; pour lui, cette recherche demeurera
sa constante préoccupation lorsqu'il s'agira d'exprimer l'inspiration qu'il
avait reçue.
La série des romans sur « la Décadence
latine », de Péladan, fut particulièrement marquante dans l'évolution de
notre chercheur, car, en plus de l'originalité et de la documentation de ces
études de moeurs, certains aspects du merveilleux l'incitèrent à écrire à
l'auteur une lettre admirative qui, en même temps, sollicitait une
entrevue.
Rien ne nous est resté de cette rencontre ;
mais nous savons que, portant de longs cheveux noirs bouclés, une barbe à
l'assyrienne, drapé de violet, Péladan recevait assis dans un fauteuil
surélevé ; se faisant appeler « Sar », rattaché aux Rose-Croix, il se disait
chargé d'un rôle de réformateur social.
Tout cet
extérieur spectaculaire ne dut guère impressionner notre ami ; mais, au contact
de ce curieux érudit, une mine s'ouvrait à lui. Cette rencontre marqua le
début des travaux que Sédir allait entreprendre dans le domaine des sciences
dites « maudites » ; il emportait enfin, avec quelques ouvrages d'Eliphas
Lévi et de Fabre d'Olivet, l'adresse d'un foyer d'action.
* * *
C'est par une fin de journée de l'an 1890 que l'orientation
du jeune Le Loup se précise.
Non loin de la Banque de
France, au 29, rue de Trévise, existait cette « Librairie du Merveilleux »
dont l'arrière-boutique servait de salle de réunion et où, à raison de
cinquante centimes par jour, il était possible de compulser les classiques de
l'hermétisme ; mais une timidité maladive avec laquelle il aura à lutter une
part de sa vie l'avait empêché d'y entrer.
La
recommandation de Péladan allait rompre ses craintes et lui permettre de faire
la connaissance de Chamuel qui, de quelques années plus âgé, était très
affable. Le premier entretien roula sur quelques auteurs et sur le programme
d'action que Papus insufflait à son entourage.
Celui
que l'on nommait « le vulgarisateur des sciences occultes » venait alors de
terminer son service militaire, et, tout en préparant son doctorat en
médecine, trouvait moyen de sortir périodiquement une quantité
impressionnante d'études que Chamuel, ami de quelques mois, éditait
fidèlement. Pas mal d'entre elles avaient déjà été réimprimées et l'association
de ces deux hommes était de plus en plus heureuse ; aussi fut-il entendu que
l'on se rencontrerait de nouveau en présence de Papus.
De nombreuses publications ont évoqué ce premier contact qui, étant
donné l'opposition de ces deux natures en tous points différentes, dut être
assez original.
L'un, grand et dégingandé, ne
sachant que faire de ses longs bras maigres, assez négligé quoique employé de
banque, encore insoucieux de la toilette, presque imberbe et ne paraissant
pas ses dix-neuf ans. Il partageait alors des mèches rétives, non en deux
masses égales et bien lisses comme nous l'avons connu, mais par une vague
séparation à gauche, hérissée d'épis rebelles. Sa peau, terreuse et grasse,
était, comme souvent à cet âge, constellée de boutons qu'il écorchait par
habitude. Son regard, rendu étrange par la divergence de deux énormes pupilles
noires apparaissant ou s'estompant sous le cillement du myope, demeura toujours
très particulier. Enfin, de cette physionomie nullement attirante, de cet
ensemble, il faut le dire, pauvre, maladif et au premier abord peu engageant,
il se dégageait quelque chose d'étrange et d'attachant qui retenait
l'attention.
Les quelques photos de l'époque marquent
le contraste qu'il pouvait y avoir entre lui et le jeune docteur trapu et
fort, à l'esprit jovial, ouvert, portant, de par ses origines espagnoles,
beaucoup plus que ses vingt-cinq ans. Moustache et barbe sur une tête altière
et crépue, type légèrement kalmouk, mise assez voyante, tout cela donnait une
impression de force et de décision.
Le premier
parlait lentement, avec douceur ; la voix, un peu monocorde, était grave ; il
souriait non sans gaucherie ; l'autre, au contraire, avait le verbe haut,
bien timbré et, malgré un naturel profondément bon, la phrase était
facilement autoritaire, souvent gouailleuse.
Malgré
l'opposition de leurs natures, Papus se prit de sympathie pour ce grand garçon
timide et maladroit ; il sentit tout de suite la bonne volonté, s'étonna des
connaissances et surtout d'un jugement déjà très personnel.
Pour les services qu'il offrait, le jeune comptable, pris au mot, vint
pendant plusieurs semaines près du square d’Anvers, mettre de l'ordre dans un
amas de livres, de brochures et de documents, que les occupations et l'esprit
bohème du futur médecin avaient négligés.
Puis les
rencontres se multiplièrent. Rapidement, Papus lui fit connaître Barlet, à
l'érudition encyclopédique, Gaboriau, Jules Lermina, Paul Adam, Emile Gary de
Lacroze, Victor-Emile Michelet, julien Lejay, Marc Haven, et d'autres, dont
les situations étaient déjà assises, quelques-unes même en renom.
Aucun ne prit grand intérêt au « saute-ruisseau traînant la
jambe » ; cependant on s'occupa de lui, on l'emmena même un soir au 21 de la
rue Pigalle, chez Stanislas de Guaita, que son oeuvre savante, châtiée,
plaçait parmi les maîtres. Figure du reste très forte que ce grand Lorrain de
petite taille, ami de Barrès, vivant solitaire au milieu d'évocations
magiques, de rêves, et de la bibliothèque initiatique la plus complète qui
existât.
Dilettante quoique très simple, lettré de
race, Guaïta, plus cérébral que réalisateur, avait cependant imaginé une
fraternité rosicrucienne (une de plus !) composée de six membres inconnus que
des moyens occultes pouvaient faire venir du monde des esprits, et de six
autres frères qui se réunissaient chaque mois en son intérieur confortable et
luxueux.
Cette visite impressionna notre ami. De son
côté le mage se prit de curiosité pour l'étudiant silencieux ; devinant
peut-être une part de l'avenir, il lui ouvrit, chose rare, son sanctuaire, avec
la possibilité d'y travailler. Cela était alors considérable pour celui qui,
deux ans auparavant, furetait encore sur les quais. Comme ces prospecteurs de
Californie cherchant leur « placer », Sédir se trouva là, subitement, devant
tout ce qu'il pouvait désirer. Filon immédiatement exploité, du reste, car
Papus, débordant d'activité, réclamait des papiers à son entourage pour la
revue « L'Initiation » dont il avait la direction.
Tous y collaboraient. Un mois après l'entrée de Sédir rue de Trévise,
paraissait sur des « Expérien-
ces d'occultisme
pratique » le premier article signé Le Loup. Il avait été vite ! Aussitôt
l'exigeant chef de la rédaction lui demanda de faire une causerie, chose plus
difficile, étant donné le complexe déjà esquissé. Mais l'effort ayant toujours
été pour Sédir sa raison de vivre, le premier pas seul comptant, il fit un
soir, devant un petit auditoire, ses débuts. Ayant soigné son discours et,
pour une fois, sa toilette, il lut, ânonna peut-on dire, un filandreux
développement sur les « sciences divinatoires et la chiromancie ».
Tous, y compris le conférencier, furent, paraît-il, heureux
d'en avoir fini ! Et, par la suite, malgré l'admirable ténacité dont il ne se
départit jamais, malgré, dans ce domaine de la parole, un entraînement
presque quotidien, le don oratoire, il faut l'avouer, ne vint jamais !
Le docteur, suivant son système morphologique, l'avait classé
dans les « volontaires mélancoliques ». Donc, se laissant influencer, non par
les échecs, mais par sa puissance de travail et sa compréhension des
problèmes les plus difficiles, il lui demanda de s'occuper du secrétariat,
puis de devenir « martiniste ».
Ce groupement
d'hommes, reprenant les idées du rite cabalistique de Martinez de Pasqually,
venait d'être rénové et formait le premier échelon initiatique de la fraternité
rosicrucienne de Guaita. Celui-ci en avait jeté les bases et, comme Vénérable
du Suprême Conseil, lut le discours à la réception de Sédir, laquelle, en
grande pompe, eut lieu chez lui.
La cérémonie se
déroulait suivant le rituel des anciennes loges maçonniques. A la fin du
xviiie siècle, le juif portugais avait créé celle dite d' « Hermanubis » et,
comme notre récipiendaire ne faisait rien à demi, il voulut connaître l'oeuvre
et la doctrine de Louis-Claude de Saint-Martin dont dépendait la fraternité
où il venait d'entrer.
C'est dans un de ses ouvrages
(des moins connus) intitulé « Le Crocodile » que notre ami fut
particulièrement frappé par un certain personnage symbolisant l'homme de foi et
que l'auteur appelait « Sédir ».
L'anagramme de «
désir », concis en sa consonance quelque peu orientale, l'avait séduit, le
graphisme, l'esprit surtout ; et, comme il était alors fréquent parmi ces
jeunes auteurs de choisir un surnom, qu'Encausse était devenu Papus, Lalande,
Marc Haven, pour trancher avec la vie besogneuse de l'employé ponctuel, le
nouveau martiniste se décida pour ce nom.
A partir de
ce moment, tous ses articles paraissant dans les revues « L'Initiation », « Le
Voile d'Isis » et autres seront signés « Sédir », ainsi que les livres que
Chamuel allait lui éditer.
Ces deux courtes syllabes,
bien vite remarquées, incarneront, à toutes les périodes de son existence, le
parfait désir d'obéir à Dieu, et, quoi que ses détracteurs puissent penser,
l'oubli de ses intérêts, jusqu'au sacrifice complet de sa personne.
* * *
Cette période d'effervescence dans le renouveau des
sciences occultes va n'être, pour Sédir, qu'un passage. Ces jeux miroitants de
l'intelligence et du savoir n'empêchent pas son sens attentif à toujours
choisit le plus difficile et à suivre un destin dont il ne pouvait alors pas
encore comprendre l'orientation.
Origine des plus
simples, naissance pauvre, santé débile le laissant fragile pour longtemps,
extérieur ingrat, éducation incomplète, emploi monotone qui pouvait l'enliser ;
et, tout à coup, le voilà au milieu d'une pléiade d'hommes de science, de
lettres et d'action, retrouvant certaines lois d'origine, lois que l'humanité
perd et redécouvre alternativement.
Il est évident
que notre siècle positif peut sourire de ces organisations spirituelles, de
ces consécrations, de ces grades initiatiques, sans valeurs immédiates ou
officielles ; cependant, songeant à la relativité de toutes choses, n'est-il
pas possible d'admettre que ces idéalistes, nullement révolutionnaires, mais
désireux de se donner un cadre, arrivent, dans le domaine métaphysique, à
créer des valeurs, à reprendre des symboles, souvent moins dangereux que bien
des formules politiques ?
Quoique répondant à une
toute petite minorité, le besoin n'en était pas moins généralement répandu a
cette époque ; l'exemple donné par ces quelques hommes entraîna le zèle
désintéressé de toute une phalange sincère. Il fallut même songer à
s'agrandir : les réunions, la correspondance, l'édition débordaient la
boutique de la rue de Trévise ; Chamuel fut obligé de prendre un nouveau
local au 70, faubourg Poissonnière. Là, Sédir est considéré comme faisant
partie de la maison et, de plus en plus indispensable, son couvert est
toujours mis, sa chambre toujours prête quand un coup de feu le retient trop
tard.
Il arrivait dès la sortie de la Banque pour
expédier le courrier avec l'étranger, recevoir les abonnés de passage, les
chercheurs venant aux renseignements. Ou bien, dans une poche, à côté de
notes prises à tous moments sur des fiches volantes (suivant un système qu'il a
toujours conservé), il y avait l'article à finir, la documentation à
rechercher ; parfois, ce sont des épreuves à corriger pour l' « Almanach du
Magiste toute une série d'études des ouvrages anciens. » dont il venait de
commencer la publication en collaboration avec Papus, et son premier ouvrage
sur « Les Tempéraments et la Culture psychique »qui allait sortir.
On montait, pour dîner, à l'étage supérieur et, tout en
fumant des pipes, tout en bavardant avec des amis que l'atmosphère attirait,
le travail se continuait sur un coin de table.
Quand
une conférence ou un cours ne le retenait pas, il rentrait à pied au 4, avenue
de l'Opéra, où demeuraient alors ses parents. Il avait, au sixième, une
petite chambre garnie de livres (jamais nombreux) de dossiers chargés de
documents ; au dessus d'une couche étroite s'éployait une large tenture rouge
brodée de signes hébreux, astrologiques, qu'en son zèle de débutant il
croyait indispensables à l'aurisation de ses courtes nuits. Ce sont là ces
charmantes erreurs de la jeunesse dont, en quelque domaine que ce soit,
personne n'est exempt.
Mais cette période dans le
quartier des grands boulevards ne pouvait durer. On commençait à parler des
travaux souterrains du métropolitain et du percement du boulevard Haussmann.
Chamuel, nullement spéculateur, ne voulait pas attendre une expropriation ;
de plus, Papus et ses amis gardaient cette juste attirance pour la rive
gauche où se sent l'âme de la France, de la vieille Europe. Le déménagement
se fit donc vers plusieurs logements de la rue de Savoie : rez-de-chaussée au
4, appartement au 5.
Nous sommes en 1895. Papus a
passé brillamment sa thèse, puis s'est marié. Ouvrant une maison de santé à
Auteuil, il est moins libre, quoique ayant à coeur sa « Faculté des Sciences
hermétiques » où il donne deux cours par semaine, ainsi que des conférences aux
Sociétés Savantes. Par contre Sédir, en pleine possession de ses moyens,
assume la plus grosse tâche. Chaque soir ce sont leçons d'hébreu ou de
sanscrit (langues qu'il connaissait parfaitement), dont il développe le génie
ethnique et surtout le double sens du symbole et de la cabbale ; cours sur
j'entraînement psychique des fakirs hindous, suivi des divers systèmes du yoga
; études sur les anciennes civilisations dans leurs aspects planétaires et
sociaux ; sans parler de l'alchimie expérimentale, de l'astrologie, de la
sociologie et de toutes les branches du symbolisme qu'il aimait
particulièrement. Secondé par d'autres directeurs, il organise des cercles de
recherches où chaque étudiant développe, selon ses aptitudes ou ses goûts,
des possibilités d'hypnotisme, de magnétisme, même de spiritisme.
Tout cet éveil idéaliste sincère axe sur ces deux jeunes
chefs, s'étendait, gagnant l'étranger, pendant que, plus secrètement, la Loge
martiniste augmentant nécessita la création d'une nouvelle, celle du
Sphinx.
Entraîné ainsi à seconder Papus qu'il aimait
et auquel il devait beaucoup, Sédir, dominant très vite toute situation, ne
pouvait s'illusionner sur ces activités. Au reste, ses articles, ses premiers
ouvrages font déjà pressentir «l'impasse » où il devait se trouver en voulant
concilier le domaine des sciences cachées et la mystique qui l'attirait très
nettement. Une fois le premier enthousiasme passé, son sens aristocratique de
l'Esprit lui faisait comprendre, pour quelque conviction que ce soit,
l'importance de l'Elite. Cependant, aux heures de détente, et s'intéressant à
toute manifestation de la vie, il allait, en compagnie d'amis, des caveaux des
Halles aux tonitruantes réunions des anarchistes et des premiers socialistes.
Son goût particulier pour la belle littérature lui faisait rechercher, au
Quartier Latin, les brasseries où, déjà, les clans littéraires tenaient séance
; mieux encore, la misérable taverne aux alambics fumants où l'on savait, le
mercredi, retrouver Verlaine entouré de ses admirateurs .
La plupart du temps, le grand poète, morose et affalé derrière son
absinthe blanchie au marc (qu'il dénommait pompeusement « sa dynamite »),
était muet ; mais, certains soirs de lyrisme, il récitait à qui voulait
l'entendre ses vers les plus beaux de « Sagesse ».
Une fois par semaine, il y avait, pour les directeurs des Loges,
réunion chez Guaita, nouvellement installé avenue Trudaine. Celui-ci offrait
un thé de Chine spécialement préparé. Les heures passaient agréablement à
discuter de systèmes, de points de vue chers à l'un des assistants ; de temps
à autre, pour rompre les paradoxes, le docteur lançait une joyeuse boutade qui
donnait au maître de céans, toujours courtois, l'occasion de redresser la
discussion.
Sédir, lui, ne perdant jamais de temps,
feuilletait quelque grimoire, toujours à la recherche de l'ouvrage qui pouvait
l'aider, non sans participer, du reste, par un mot bien placé, à la gaîté
générale. Car ce don prodigieux de faire bien plusieurs choses à la fois lui
était très particulier et étonna constamment son entourage. Poursuivre une
question difficile, calculer les interminables additions qu'il emportait
parfois de la Banque tout en répondant à une conversation, était chez lui
chose habituelle. De plus, d'une lucidité et d'une intelligence remarquables,
il arrivait à réaliser ce double mécanisme à un point extraordinaire ; par
exemple, jouer plusieurs parties d'échecs en même temps, sans voir les
pièces, lui était facile.
Quant à ces soirées de
jeunesse, qui n'en a conservé la mémoire heureuse ! chacun ayant de son
existence le souvenir que donne l'attrait d'idées communes ; la nuit peut alors
passer sans fatigue, l'un accompagnant et raccompagnant l'autre dans le calme
des rues désertes, sur l'asphalte sonore, sous le ciel constellé d'étoiles,
cela jusqu'à l'heure du bureau et de la clinique.
C'est dans l'entresol d'un petit café de la rue de l'Ancienne-Comédie
qu'avaient lieu les réunions de la nouvelle Loge. Là Sédir fut mis en contact
plus étroit avec Barlet qui, par ses accointances anglaises, l'avait entraîné
à faire partie de l' « Hermetic Brotherhood of Louxor ». Ensuite Marc Haven
le fit entrer dans la « F. T. L. » dont il était un des fondateurs. Auparavant
il s'était affilié à l'église gnostique, où, sous le nom de T. Paul, il avait
été consacré du titre honorifique et sonore d'évêque de Concorezzo. Se
plaisant à l'analogie, apparente, des doctrines, ce cerveau extraordinaire,
nullement séduit par le mirage de l'Orient, semblait bien, au contraire, et de
leçons anciennes, en retrouver le rythme ; puisant aux mille sources,
éprouvant leur résistance et leurs limites, il voulut aller plus avant et
forcer le passage...
Pour cela, en haut du 5 de la rue
de Savoie, un coin tranquille et ignoré avait été aménagé pour les évocations
magiques ; Guaita y avait tracé le cercle protecteur, dit les formules
d'usage. Mais de ces dangereuses expériences nous ne dirons rien qu'une
réflexion de Sédir assurant que « c'est, ici-bas, ce qui se paye le plus cher
».
Dans un domaine moins obscur, ses recherches
alchimiques lui permirent de retrouver les bases de ce qui est appelé « le
Grand Oeuvre ».
Ces détails sur la vie secrète de
notre Ami soulignent d'abord ce souci de vérité qui lui a toujours fait
expérimenter toute chose avant que d'en parler ; de plus, ils montrent que
Sédir, ayant atteint les plus hauts sommets de la connaissance et des
pouvoirs, été assez sage pour s'en détacher dès qu'il en comprit le peu de
valeur et le danger.
* * *
« Notre bon Sédir », comme l'appelaient déjà nombre de ses
amis, allait son pas, pas de montagnard qui ne se presse ni ne s'arrête, sans
jamais donner l'impression d'effort ; seul l'aspect de reprises d'anciennes
conquêtes le particularisait. Il avançait avec calme vers un but – vers le But
– en fait à pas de géant.
D'après des notes qu'il a
laissées, c'est par un certain dimanche de juillet 1897 qu'il semble en
approcher. Quoique cette journée n'ait encore apporté aucun résultat immédiat,
elle n'en doit pas moins être considérée comme celle qui, en chacune de nos
vies, a joué un rôle et marqué tout le reste. Voici ce qu'il en écrivit
:
« J’étais chez Chamuel quand un pneumatique
d'Encausse arrive, nous disant de venir tout de suite pour courir la chance de
voir Andréas.
« A Auteuil, les enfants nous disent
qu'il est parti, mais qu'il prenait le train à 7 heures à la gare de Lyon.
Persuadé qu'on nous servait une défaite, nous allons à la gare, et nous le
trouvons avec sa famille et les Encausse.
« Je vis
un petit homme assez gros, le teint cuit, la moustache forte, vêtu proprement
mais simplement. Sa femme et sa fille étaient habillées sans recherche. Il
fumait une Scoufflaire, portait un sac noir pendu à l'épaule et une grosse
canne commune. Il allait et venait sans hâte, causant comme un bon père de
famille. Mme Encausse me présenta, disant que les dispositions que je
montrais éveilleraient son intérêt. Il me tendit la main avec une grande
cordialité, bien que son coup d'oeil m'eût signifié clairement : « Il n'est
pas aussi extraordinaire qu'on veut bien le dire » ; et il répliqua tout haut
à Mme Encausse : « Alors, vous voulez que l'on s'occupe de ce jeune homme.
»
Le train partait. Sédir put à peine dire quelques
mots à ce personnage dont beaucoup parlaient déjà de manière surprenante,
souvent contradictoire, et qui venait de se révéler à lui, suivant son
expression, comme « un bon père de famille ».
Les
poésies orientales évoquent souvent le néophyte allant près de la source,
devant les reflets du grand lac sacré, à la rencontre du Maître. Ici, c'est
le quai d'une gare, la bousculade, le sifflet des trains.
Comme si de rien n'était, Sédir devait, du reste, continuer son chemin,
égal à lui-même et d'aspect stable, quoique le combat fût constant ; à
certains de ses proches, il avoua être demeuré alors en fureur un mois entier
sans pouvoir se calmer !
Pour ceux qui le
connaissaient bien, certaines imperceptibles inflexions de voix, certains
tics nerveux de la joue gauche pouvaient marquer les répressions de cette
nature au fond autoritaire et violente ; mais, pour son entourage, il
demeurait placide et gai, trouvant même, sans jamais porter de jugement, le
mot qui fait rire.
A la Banque, le monotone labeur,
avec ses promiscuités, ses heurts, ses injustices constantes, avait été pour
beaucoup dans ce rodage, tandis que, accomplissant scrupuleusement sa tâche,
il arrivait, sans perdre une seconde, à maintenir dans le tiroir entrouvert
le livre à compulser, sous les volumineuses paperasseries, le carnet de notes.
Sachant s'isoler du bruit de la grande salle sonore et à étages, il
poursuivait son oeuvre.
Comme tout arrive à se savoir,
on chuchotait sur les mystérieuses occupations de Le Loup ; prévenus par
d'anonymes délations, les chefs augmentaient le travail ; cependant, jusqu'au
bout, le pupitre dissimulera un texte et de minces bandes de papier taillées
à la largeur des colonnes du registre se couvriront d'écrits attendus. Ainsi
furent entreprises quelques traductions de l'anglais : Jeanne Leade,
Prentice Mulford, William Law. Puis, ainsi que tout vénérable
de loge qui se respecte et qui garde les traditions, Sédir voulut présenter
une thèse sur le tchèque Jacob Boehme, grande figure du passé, le « chérissime
maître », comme l'appelait L.-C. de Saint-Martin.
Une
petite plaquette sortait tout d'abord de chez Chamuel sur la vie du cordonnier
philosophe, avec un portrait dessiné à la plume par Sédir. Puis il abordait
la très importante traduction du De Signatura Rerum que Chacornac devait
éditer sept ans plus tard. Transformer cet allemand du xvie siècle, d'autant
plus lourd qu'il émanait d'un homme sans culture, transcrire ce système aux
clefs cachées et subtiles, cela demandait, en plus d'une connaissance
parfaite de la langue, une patience et une compréhension étonnantes. Mené au
milieu de multiples activités, ce travail semble bien être avant-coureur du
programme que Sédir devait se donner par la suite, alors qu'il écrira : « L'un
des textes sacrés sur lesquels Jacob Boehme méditait le plus souvent était
celui-ci : le Père qui est au Ciel donnera le Saint-Esprit à ceux qui le Lui
demanderont. »
Une autre brochure intitulée La
Création, qui parut vers cette époque, accuse encore son dégagement vis-à-vis
des doctrines du Vedânta brahmanique.
Au reste,
l'orientation vers un hermétisme chrétien avait été déjà esquissée par Wronski
et surtout par le marquis Saint-Yves d'Alveydre. Les différentes « Missions »
de ce dernier ralliaient nombre de partisans car, quoique vivant très retiré,
l'auteur accueillait volontiers les chercheurs de qualité : Sédir fut du
nombre. Seul en sa grande maison de Versailles, le courtois vieillard
terminait (sous l'inspiration de sa femme, morte depuis quelque temps) ce
qu'il pensait être une synthèse de toutes les sciences, l'arcane de
l'Occident, le fameux « Archéomètre » que le monde des chercheurs attendait
.
Théorique plus que pratique, cet imposant système
avait, sur bien d'autres, l'avantage de montrer que, plus qu'aucun des livres
sacrés, l'Evangile, par la divine Présence du Christ, contient toute la
Vérité, le Pater en étant la clef.
Papus, en l'un de
ses ouvrages, évoque le vieux marquis et fait un parallèle assez vivant entre
les deux maîtres existant alors en France. Mais Sédir avait déjà fait son
choix.
Au point de vue social, l'activité de l'Ecole
hermétique venait de subir une grave perturbation monétaire : l'effondrement
d'un essai tenté aux Etats-Unis par un certain M. Bliss, qui avait fondé des
loges et s'était engagé à aider le mouvement de Paris. Chamuel, ne pouvant
financièrement plus suffire, dut se retirer pour un temps. Il fallut alors,
malgré la création d'une troisième loge, vivre avec les moyens du
bord.
Toutes ces choses ne préoccupaient que très
lointainement notre ami, tant il était persuadé que toute organisation est
éphémère, que chaque système ésotérique comporte un aboutissement supérieur,
que toute religion renferme un mysticisme la dépassant. Seule la doctrine des
premiers Rose-Croix et l'oeuvre de quelques grands mystiques isolés
l'attiraient encore.
Pour reprendre contact avec celui
qu'il avait vu comme « un bon père de famille », Sédir passa à Lyon les
vacances d'août 1898 ; et, quoique nous ne sachions rien de ce jardin secret,
il semble possible de le relier à certaines conversations que Sédir écrira
plus tard dans Initiations . Le « docteur », incarnant l'homme de science dans
le domaine occulte, l'initié qui se lance de bonne foi à l'assaut de la
Vérité, pour ne rencontrer, de toutes parts, que l'inexorable barrière qui le
rejette vers le « tumulte ordinaire », entend Andréas lui dire : « Oui, il y a
un mur. » – «Mais ce mur est-il provisoire ? demande l'âme inquiète. Dois-je
le franchir ou le démolir ? Est-ce moi qui l'ai bâti antérieurement ? Est-ce
un adversaire ? Est-ce un ami ? » – « je ne puis vous dire, docteur ; il faut
que vous voyiez vous-même; vous pouvez démolir ce mur, le tourner, ou sauter
par-dessus, ou creuser dessous ; mais n'essayez rien encore ; attendez.
»
Et, quoique la période des tâtonnements fût passée,
il attendra avec obéissance quelques années encore l'ordre d'agir, l'ordre de
sa mission.
Jusqu'à la période de la vie de Sédir où nous sommes parvenus,
ses études, des travaux incessants, sa situation de plus en plus importante
dans les milieux spiritualistes d'alors l'avaient éloigné de toute pensée
matrimoniale. Connaissant les combats, mais aussi la puissance d'une vie
chaste, il avait, quoique son rôle d'éducateur l'eût fait remarquer par de
nombreuses admiratrices, gardé ses distances. Sans vouloir, par une sorte de
parti pris idolâtrique, exalter l'homme que nous avons suivi de près, il nous
est permis d'affirmer qu'en ce domaine la presque totalité des racontars ou
des critiques, basés comme toujours sur des apparences, sont sans
valeur.
Malgré l'ascèse mystique de laquelle Sédir ne
se départira jamais, c'est à Lyon qu'il parait avoir mis au point l'idée d'un
foyer, dont il n'est guère possible de se libérer sans tomber dans le
compromis. Le point de vue absolu dans le mariage étant bien le choix préétabli
de deux êtres faisant équipe, faisant route ensemble devant Dieu, dans le but
de s'entendre et de se modifier l'un l'autre quotidiennement.
La première compagne de Sédir fut en tous points une épouse
exemplaire et sa mort fut digne d'une sainte. Comme beaucoup d'ouvrières
parisiennes, Alice Perret-Gentil , vivant de son aiguille, était obligée
d'augmenter son maigre salaire par des travaux à domicile. C'est ainsi que,
travaillant pour Mme Encausse, elle fit la connaissance de Sédir. Mais il y
avait la question financière ! Annuellement, les appointements de l'employé ne
dépassaient alors pas trois mille francs ; les ouvrages publiés ne
rapportaient encore rien. Cependant, et sans se soucier de l'avenir, le
mariage eut lieu le 13 juin 1899.
Quelques amis,
présents aux consécrations civiles et religieuses, prirent ensuite part à un
repas très simple qui se donna à l'ancien café Voltaire. Papus et Chamuel
étaient nécessairement là comme témoins, le journaliste Serge Basset, tué au
début de la guerre 1914-1918, et quelques autres vieux occultistes animaient
la fête. Obligé de quitter la mansarde de l'avenue de l'Opéra, le jeune
ménage s'installa, grâce à la camaraderie d'un jeune artiste , au 3 de la rue
d'Orchampt, tout en haut de la butte Montmartre.
Peu
de temps après, Mme Le Loup put trouver rue Girardon, cent mètres plus loin, un
petit appartement où dix années s'écoulèrent relativement heureuses et
calmes.
Les reflets de ce changement de vie se
retrouvent en quelques jolies pages d' « Initiations » ; plateaux de Vélizy,
forêt de Compiègne évoquent ces douces frondaisons d'Ile-de-France où le
jeune ménage, profitant de propriétés amies, allait passer le dimanche. Dès
qu'arrivait l'été, eux-mêmes recevaient à Neuilly, en la villa assez vaste
qu'un admirateur leur prêtait chaque année. Là, on se déguisait, on dansait,
on jouait aux boules ou aux palets. Mais rencontres récréatives et bruyantes
ne modifiaient en rien le programme spirituel qui se précisait de plus en
plus. Cette vie de foyer permit même à Sédir de réaliser un service à la
Banque, plus commode parce que sans coupure ; arrivant rue Ventadour à dix
heures, il pouvait, étant donné sa facilité de travail, mener son temps de
présence d'une seule traite et profiter de l'heure calme du déjeuner pour
écrire ou, bien souvent, pour prendre en charge les erreurs d'un camarade
maladroit.
De son côté, Mme Le Loup, devoirs
domestiques mis à part, ne restait pas inactive ; elle recopiait articles ou
manuscrits, visitait des malades et allait parfois prendre des notes à la
Bibliothèque Nationale, quoique pendant longtemps ce travail, fait par charité,
fût réservé à un malheureux père de famille sans situation, ce qui
n'arrangeait guère le budget déjà très maigre du jeune ménage. Quant à
l'édition de nouveaux ouvrages, le retrait de Chamuel, dont nous avons parlé,
la rendait limitée. En 1901, Ollendorff publia des « Eléments d'Hébreu » et «
Les Lettres Magiques » ; puis, deux ans après, une bibliographie d'ouvrages
sur les Rose-Croix et une préface au traité des «Révolutions des âmes »,
d'Isaac Loriah.
Mais Sédir, faisant chez des amis la
connaissance de Médéric Beaudelot, trouvera de nouveau un éditeur compréhensif
et fidèle. Personnalité des plus attachantes du mouvement spiritualiste
d'alors que ce Beaudelot. Fervent d'Allan Kardec et de Léon Denis, il publia au
début un journal spirite qui, après la rencontre de notre ami, se
transformera en la revue « Psyché » à laquelle Sédir collabora
longtemps.
Ce caractère vibrant incarnait le type du
chevalier en quête d'idéal, toujours prêt à rendre service ; il recevait en un
rez-de-chaussée exigu et noir de la rue du Bac dénommé librairie. A côté, une
salle devint le centre des réunions de la nouvelle loge martiniste « le Sphinx
». Demeurant à Bourg-la Reine, à l'époque même où Léon Bloy et Péguy y
habitaient, sa maison devint le rendez-vous des premiers amis. On y jouait au
ballon ; c'est du reste ainsi que Sédir, butant contre la racine d'un arbre,
provoqua une assez grave complication du côté de sa malheureuse jambe, suivie
d'une tumeur blanche et de la perte d'une part de sa mobilité. L'Ecole
hermétique, rue Séguier, continuait à donner ses cours. Trop respectueux de la
personnalité et des concepts de chacun, Sédir ne se serait jamais avisé de
critiquer sous prétexte qu'il avait modifié son point de vue ; mais, un beau
soir de fin de trimestre, après qu'il eut donné un dernier cours sur la magie
et l'astrologie, les assistants furent assez étonnés de voir que le programme
des mois suivants ne comportait plus aucun sujet ésotérique, mais une série
de conférences sur l'Evangile.
A partir de ce jour,
Sédir ne monta plus sur la petite estrade que dans le seul but de développer
l'orientation nouvelle de sa pensée devant un public réduit, mais qui ne le
quitta pas. Dès 9 heures, de
sa voix monocorde et
volontairement sans effet, il développait, pendant trois quarts d'heure, les
thèmes de ce que l'on devait appeler, plus tard, « sa doctrine » et, pour
terminer, il répondait à des questions préalablement inscrites et déposées sur
la table.
Cette vie qui commença, comme nous l'avons
vu, dans la médiocrité et la souffrance, aurait bien pu, étant donné des
richesses exceptionnelles, prendre comme tant d'autres une tournure
triomphante. Les connaissances et l'autorité qu'elles donnaient à Sédir, sa
rapidité de compréhension en tous domaines, la beauté et la clarté de son
style ne pouvaient-elles lui ouvrir une carrière littéraire ou philosophique
très particulière ? Mais, devant chaque nouvelle bifurcation que le destin
nous offre, devant chaque sollicitation plus ou moins-heureuse, le choix de
celui qui, abandonnant délibérément les valeurs spéculatives pour se vouer au
seul Maître de l'Eternité, est de toujours prendre à dessein la place, la
situation ou la position la plus ingrate ou la moins représentative.
Voilà ce que des critiques inconscients et demeurant à la
recherche des Maîtres de la Terre ou des interzones appelleront une « mystique
déliquescente » !
* * *
En deçà de ce que nous pouvons percevoir des êtres, de leur
rôle profond, considérant seulement les réfractions humaines qu'un divin
déterminisme marque d'aspects différents – et ceux-là mêmes étant encore
influencés d'atmosphères secondes, de courants ethniques – nous en arrivons à
une morphologie complexe et presque indécelable.
La
marche secrète de l'évolution comporte également, et suivant les individus, des
itinéraires variés, exhaussant les uns, réduisant les autres sans, cependant,
qu'il soit possible d'en juger aucun. Certains, empruntant les sentes
abruptes, s'auréolent aux yeux de ceux de la plaine d'un rayonnement
particulier ; leur position plafonnante nous semble alors inaccessible.
Prenant très rapidement l'altitude que son regard d'aigle lui
permettait, Sédir fut, nous l'avons déjà vu, de ceux-là, mais l'originalité de
son cas es, bien qu'il le fit en modifiant complètement son personnage ;
insensiblement, en effet, son comportement, sa parole, son être tout entier
changèrent aux regards de ceux qui le voyaient vivre.
Cependant, la présence d'une personnalité assez trouble, c'est le moins
que l'on puisse en dire, sera dans cette seconde période de sa vie et jusqu'à
la fin une charge douloureuse qu'il dut porter, charge qui, quoique pouvant
socialement lui être reprochée, a, au contraire, participé comme il se doit,
en cette voie du sacrifice où il s'était engagé, à lui faire acquérir toutes
les qualités du chef spirituel qu'il a été. Mais il fallait être très proche
de ce drame pour en comprendre l'héroïsme.
A
l'encontre de ceux que l'on dit initiés, que l'on nomme des Maîtres et qui,
pour un temps, s'octroient sur leurs disciples une autorité excessive, un
prestige éphémère, lui, au contraire, demeurera
toujours profondément humble devant son rôle et effacé pour nos amitiés
; il cherchera plutôt réduire ses moyens, ses pouvoirs incontestables pour se
mettre au niveau de ceux qui acceptaient sa direction ou qu'il
rencontrait.
En réalité, ses goûts ne changèrent
jamais. Désirant la solitude, une cahute de pâtre dans la montagne, il
transformera volontairement ses habitudes. ses tendances, dans le dessein de
toucher le plus de monde possible.
Attiré par le
peuple dont il savait apprécier les richesses généreuses, aimant les enfants et
les bêtes, il prit pied, par contrainte et tout de suite après la mort de sa
femme, dans un monde bourgeois, parfois snob. Rompant avec sa timidité et,
quoi qu'il lui en coûta, sans se soucier du lendemain, puisque, n'ayant plus
de charge, il quitta la Banque de France et avenir assuré, abandonna
Montmartre et vint demeurer pour commencer rue de Beaune, puis rue Cardinet,
enfin rue de Seine. Sa porte, à toute heure resta ouverte à ceux qui
désiraient le voir ; son intérieur, en une recherche esthétique mais simple,
se fit accueillant à tous.
Lui qui, par tendance,
aimait la vie de bohème jusque dans son débraillé, qui n'avait pris intérêt à
sa toilette que parce que sa femme s'en était préoccupée, apprit tout d'un coup
à mettre un faux-col (et on les portait fort hauts alors), à choisir ses
cravates, à soigner ses mains. Sa chevelure rebelle fut partagée d'une raie au
milieu du front et soigneusement peignée. Pour répondre aux invitations
mondaines, il eut un habit de soirée et des manteaux raglans pour masquer sa
jambe traînante.
L'ensemble de sa silhouette,
auparavant maigre et gauche, maladive même, se transforma grâce à un
entraînement progressif de culture physique où il excellait ; celle-ci devint
une discipline aux heures de fièvre et de fatigue, à tel point qu'il disait
sans exagération qu'il pouvait « faire ce qu'il voulait de son corps
».
Il étoffa rapidement une ossature puissante, qu'il
tenait du tempérament rhénan de sa mère. Son cou, plutôt fort, lui donnait une
carrure imposante et un maintien aisé.
Quoique très
scrupuleux dans l'utilisation du temps, il se mit à visiter les expositions
de peinture et se tint au courant de ce qui paraissait en librairie ;
s'encombrant d'un compagnon à quatre pattes, il le soigna paternellement, ce
qui, malgré l'affection que lui portaient ces bêtes, n'en devint pas moins
une complication constante dans sa vie. S'étant, en cela, attaché
particulièrement aux chiens de Brie, il eut toute une dynastie de chiennes de
différentes grandeurs et aux progénitures gênantes, dont plusieurs portèrent
le nom de Guérotte.
Faisant parti du Club des Briards,
il écrivit un livre sur l'élevage de ces animaux extraordinaires
d'intelligence et de dévouement ; quelques pages très émouvantes sur l'exemple
que peut nous donner le chien se relèvent encore dans son oeuvre.
Toutes ces transformations déconcertèrent, et beaucoup des
amis de la première heure ne comprirent pas toujours ce changement d'attitude
et s'en affectèrent ; quelques jeunes néophytes arrivant avec leur excès de
zèle, leur intransigeance pour les principes naturistes ou végétariens ne
goûtèrent
pas tout de suite l'homme et s'étonnèrent de
trouver un mystique soigné, presque élégant, alors que le renoncement aux
valeurs de la terre était la base de son oeuvre.
Et
pourtant, au long des siècles, n'y a-t-il pas quelques figures déconcertantes,
dans le genre du fameux comte de Cagliostro ? Marqués d'une puissance
exceptionnelle, ces hommes intriguent l'histoire sans que les biographes
puissent, en général, voir là autre chose que des aventuriers ou des
imposteurs, tant il est difficile de déceler le rôle que certains serviteurs du
Ciel viennent jouer en se faisant « les amis des richesses injustes ».
Jésus, il y a deux mille ans, n'avait-Il pas scandalisé les
docteurs de la loi, les pharisiens et ses proches mêmes ?
Comme tout se tient, la transformation extérieure de Sédir ne fit, au
fond, que réfracter celle beaucoup plus importante de sa vie intérieure et de
son rayonnement. Alors que, dès le début de sa mission, il avait affecté un
anonymat dans l'enseignement qu'il donnait aux différents points de vue de
l'Esprit, subitement et quoique sans s'imposer, il affirmera une doctrine et,
tout en continuant à parler et à répondre aux questions, il professera une
voie personnelle et précise,
Ce changement d'attitude
lui imposant une action plus constante lui permettra, circulant davantage, de
rencontrer, dans les domaines les plus divers, des personnalités aux rôles
influents, aussi et surtout de toucher de nombreuses âmes
douloureuses.
Les cadres seuls changèrent, car les
fidèles qui l'avaient entendu développer les théories de l'occultisme chez
Chamuel, dans un café de la place de l'Odéon, au rez-de-chaussée de la rue de
Savoie, chez le « Père Chocolat », rue de la Harpe (où l'on dégustait alors,
après la causerie), dans l’arrière-cour de la rue du Bac, proche de la
librairie Beaudelot, à l'école hermétique dans deux vieux immeubles de la rue
Séguier, ses fidèles, confiants en sa parole, le suivirent en les
développements nouveaux qu'il donnait de l'Evangile, cela dans l'atelier de la
rue Cardinet, où les causeries devinrent régulières, pendant la guerre de
1914-1918 aux Sociétés Savantes et, enfin, avec un public augmentant
toujours, dans la grande salle de la Société pour l'Encouragement de
l'Industrie nationale, devant Saint Germain-des-Prés. Et aussi en certaines
villes de province et de l'étranger, où des amis lui préparaient des
auditoires. De même les « Universités populaires » (celle-ci ayant alors une
certaine vogue faite de curiosités disparates) l'invitèrent, une première fois
en 1913, dans une salle du Faubourg Saint-Antoine, puis, en 1925, devant un
public moins démocratique, dans une salle du boulevard Raspail, où siégeait
l' « Université Mercereau ». Ce fut, du reste, la dernière fois que Sédir
prit la parole en public.
* * *
Humainement, l'ambition de Sédir – car il n'en manquait pas
– ne pouvait être du domaine de l'intelligence ou de la connaissance, encore
moins du pouvoir. Ayant éprouvé toute la faiblesse de ces valeurs et malgré
le respect qu'il avait à les considérer, il ne voulait s'y attarder, moins
encore les exploiter ; seul le service d'un haut idéal l'avait attiré dès son
jeune âge et celui-ci s'était précisé en la révélation du Christ comme seul
but de la vie ; il s'était donc engagé. Ce Maître du reste, qui l'avait
choisi, comme Il le fait pour chacun de Ses serviteurs, de toute éternité, lui
donna cette fois encore confiance et directives précises ; directives qui,
nous le savons, furent ponctuellement exécutées : « Tu écriras, lui avait-il
été dit, et tu parleras jusqu'au jour où il n'y aura plus personne. » Et
Sédir écrivit, parla partout où il lui fut donné de le faire, comprenant,
après maintes recherches, que les Evangiles, émanant directement du « Livre de
vie », sont la réfraction la plus exacte du passage du Verbe sur la
terre.
Transposables à l'infini, ces quatre petits
livres, en leur lettre même, ont besoin, à la taille de chaque époque, d'un
transcripteur, puisque théologies et doctrines y laissent leurs dents.
Parlant à d'autres personnes à peu près dans le même temps,
cette bouche autorisée avait dit encore que « l'on allait récrire les
Evangiles », ce qui confirme bien le rôle que Sédir devait jouer en notre XXe
siècle. Auparavant ses ouvrages, ses articles étaient demeurés dans le champ
clos de l'hermétisme, mais ils avaient été assez nombreux et de qualité assez
riche pour lui permettre de se faire un nom, de prendre une place
prépondérante dans le milieu des chercheurs et, quoique son éveil à la
mystique chrétienne ait été considéré par beaucoup comme une «désertion », il
continua à être lu et écouté.
Comme toute oeuvre, la
sienne se décanta lentement, s'épura. Dans les premiers ouvrages, qui
parurent entre 1907 et 1911 chez Beaudelot , cela grâce aux générosités
spontanées d'auditeurs souvent pauvres, on trouve encore, à côté de
l'inspiration nouvelle, quelques restes d'une phraséologie occultisante,
quelques vestiges de symbolisme et certaines concordances orientales. Cela
disparaît dans la refonte des deux volumes qui devinrent « L'Enfance du Christ
» qui sortit à la veille de la guerre de 1914 et, plus tard, dans « Le Sermon
sur la Montagne ». A cet effet le texte intégral des quatre Evangiles fut
transcrit en tête des chapitres : « Cela les fera lire », avait-il dit en
songeant aux lecteurs trop nombreux qui ne connaissaient pas ou ne lisaient
plus les récits évangéliques.
Tout de suite après
parurent en douze petites brochures « Les Forces mystiques et la Conduite de
la Vie », conférences faites rue Séguier puis reprises et données dans un
cercle de Nice. Là encore des donateurs rendirent possible l'édition.
Enfin, la rue de Seine devenant par le logement que Sédir y
occupait le point de nos rencontres et de nos réunions, sortirent à cette
adresse « Les sept Jardins mystiques » qui sont en peu de pages une
description étonnante des étapes menant aux paysages éternels, à l'égal de
celles de sainte Thérèse, de saint Jean de la Croix et d'autres habitués des
cimes.
« Initiations » est l'ouvrage qui, étant
peut-être le plus apprécié, n'en subit pas moins les plus notables
transformations. Écrit presque d'un seul jet en un jardinet de Bourg-la-Reine,
à l'orée de l'illumination de notre auteur, il parut chez Beaudelot en 1908,
en un tout petit format. Mais trop brûlante est cette plaquette, trop
bouleversant ce sujet pour en rester là ; étant le carrefour et le programme
de toute une vie, il lui fallait un développement, il lui fallait surtout une
transposition sur les différents plans de l'évolution, en fait sur les
nombreuses classes où passent et repassent les écoliers que nous
sommes...
Sédir, reprenant son sujet favori, lui
donna donc un champ plus vaste ; la petite nouvelle se mua en un livre très
puissant où l'irisation de la pensée humaine en ses concepts sociaux ou
métaphysiques, en ses formes religieuses même rendaient discrètement au Christ
et à Sa doctrine la place qui lui est due. Ce deuxième aspect d' « Initiations
» parut en 1917 avec, comme sous-titre, « histoire pour les petits enfants »
– oh ! combien ! – et comme dédicace : « A mes amis, pour les remercier de
leur élan vers l'unique Pasteur dont l'amour rassemble nos dispersions et nous
ramène à la maison du Père. »
L'ouvrage rapidement
épuisé, le thème fut repris, augmenté, et sortit à la fin de la première
guerre sous son troisième état, définitif cette fois. Deux chapitres principaux
étaient venus s'y ajouter : des faits, des anecdotes relatifs à la constante
présence du Maître. Pourtant, il faut le dire, Sédir n'était pas content de
cette troisième version et, admiration mise à part, cela peut se concevoir
facilement, étant donné, d'une part, le sujet à traiter, et ce désir inné qu'il
avait toujours eu de la perfection. Par contre, il s'illusionnait en pensant
que le cinéma aurait pu rendre davantage cette atmosphère miraculeuse et
simple à la fois ; il est heureux que les tritureurs de scénarios ne se
soient pas présentés !
En cette époque fiévreuse de
machinations et de complexités sociales, la grande originalité de cette oeuvre
a bien été de ranimer une image vivante du Christ. Sédir a du reste été le
premier à rendre le Christ présent aux petits, à ceux qui souffrent, le
premier à nous Le mettre dans la rue, et, depuis, sous des toits différents,
d'autres écrivains ont suivi.
Quant au domaine des
réalisations, Sédir avait déjà groupé des hommes de bonne volonté qu'il
entraînait vers l'action profonde ; mais tout de suite après le premier conflit
européen pendant lequel il avait préparé la reprise, s'ouvre la deuxième
étape. Le chef d'école, le directeur d'âmes venait, avec toutes ses
responsabilités, s'ajouter au conférencier et à l’écrivain.
Très enthousiastes et pleins des illusions qu'entraîne un légitime
désir d'action, nous poussâmes alors Sédir à entreprendre le lancement d'une
revue, ce qui devait être un moyen de diffusion d'une part et surtout un lien
avec les sympathisants de province et de l'étranger. Ayant été, depuis les
débuts de son entrée chez Chamuel, dans le bain des difficultés inhérentes à la
vie d'une revue périodique, notre ami, ne voyant que l'instrument de travail
qu'il pouvait nous laisser, accepta, mais en assuma, pour ne pas changer ! la
charge, ce qui lui coûta un gros travail pris sur son sommeil.
Le premier numéro parut en février 1919. L'abonnement pour
l'année était de cinq francs – heureux temps ! – et le bulletin était mensuel.
« Il faut bien que se rencontrent quelques amateurs d'impossible », disait la
présentation de notre programme.
La consécration vint
ensuite. Et le 16 juillet 1920 paraissait dans le journal Officiel l'annonce
d'une « association chrétienne libre et charitable » dénommée « Les Amitiés
Spirituelles », dont la doctrine et le but : servir le Christ comme « le seul
Maître », n'avaient du reste rien de nouveau ; rien en tout cas venu du
cerveau d'un homme ou de l'un de ces concepts éphémères, comme le XIXe siècle
en vit surgir sous différents noms connus de l'histoire religieuse.
Ce n'était en réalité que la continuation de ces petites
phalanges qui, depuis saint jean, saint Paul, pour ne mentionner que les plus
anciens apôtres, essaient de garder l'intégrité de la mystique évangélique
des premiers temps, et oeuvrent pour une Jérusalem, céleste encore lointaine,
pour un Royaume qui au-delà du temps groupe les amis véritables. Son
fondateur, refusant les illusoires succès, savait que la marche est longue et
qu'il ne faut pas confondre quantité et qualité, surtout prendre la lettre
pour l'esprit.
Sédir était en pleine forme ; pourtant
il allait nous quitter... Et nous, inconscients, nous lui demandions encore et
toujours ! Aux aspects déjà présentés de la mystique venaient s'ajouter «
Quelques Amis de Dieu », « L'Energie ascétique », « L'Evangile et le Problème
du Savoir », « Aimons notre Prochain » et, comme nous insistions pour avoir
une sorte de bréviaire laïque, il écrivit ce magnifique raccourci «
Méditations pour chaque Semaine » ; puis « L’Education de la Volonté ».
Enfin, publié après sa mort « Le Sacrifice » vint mettre le point final à son
oeuvre .
* * *
Un de nos amis les plus ardents au service du Christ venait
de mourir à Varsovie au début de janvier 1926. Sédir, parlant de ce départ,
avait écrit : « je vous demande de vouloir bien vous remémorer sans cesse
l'exemple de Bielecki, cet ascète de la science et de la charité. Quand le
Ciel nous prive d'un guide visible, ne négligeons pas de faire notre examen
de conscience et de nous demander si nous avons bien mis à profit toutes les
ressources et toutes les instructions que ce guide nous offrait. »
Nous ne pensions pas que ces paroles, quelques semaines plus
tard, renfermeraient le même impératif devoir pour notre compagnie tout
entière.
Les intimes avaient bien remarqué quelques
relâchements dans la rude discipline de l'athlète ; obligé de laisser, en des
circonstances pénibles, son logement de la rue de Seine, Sédir demeurait
depuis le retour des vacances chez un ami habitant un petit hôtel à Passy, rue
Henri-Heine. Au deuxième étage lui avaient été réservés une chambre et un
bureau où il continuait son rude labeur. Dans cette tête organisée le travail
ne s'arrêtait jamais ; son émouvant Appel pour la France, déjà fort en
danger, venait d'être lancé ; trois conférences étaient annoncées pour février
avec, comme sujet, « le Sacrifice antique, le Sacrifice de Jésus-Christ, le
Sacrifice du Disciple ». Ce programme, qui ne put avoir lieu, se concrétisa
par son propre sacrifice.
Une grande fatigue se
marquait en tout son être, quelques paroles de lassitude, une diminution dans
ses occupations, physiquement un rhume qui traînait avec des maux de tête
tenaces l'obligeaient à se presser fréquemment une grosse verrue qu'il avait
sur le nez et de laquelle sortait alors du sang noir, tout dénotait un état
congestif et une dépression anormale. Mais nous avions tellement l'habitude
de le voir toujours allant, toujours affectueux et soucieux de nos
difficultés qu'égoïstement nous n'attachions pas à ces détails l'importance
qu'il aurait fallu et qui ne vint se classer dans notre esprit que par la
suite.
En ces mois de l'hiver 1925, nous étions
surtout contents de l'avoir plus souvent, puisque, chaque fois que ses voyages
le laissaient à Paris, il venait régulièrement à nos réunions du
vendredi.
Le 15 janvier 1926, sortant du local de la
rue de Seine, nous fîmes encore à pied avec lui le chemin jusqu'à la place du
Théâtre-Français, où nous allâmes, tout en devisant, prendre des bocks. Comme
disait le Poverello parlant des rencontres qu'il avait avec ses petits frères,
Sédir « se laissait plumer » tout en ayant plaisir à caresser sa chienne ou à
lui donner à manger. Ce soir-là, des frissons l'obligèrent à prendre un taxi
et à rentrer plus tôt que de coutume.
Une semaine
après, notre réunion fut attristée par l'absence du patron. Mais, le lundi
matin 25, un de nos amis des plus familiers, pénétrant dans la chambre de
Sédir, ressentit que quelque chose d'insolite s'y était passé. Aucun objet
n'avait été dérangé, mais une ambiance de drame y régnait. Le seul témoin de
cette nuit, Guérotte, la chienne de Sédir, se jeta apeurée au-devant du
visiteur, puis alla se coucher auprès du lit de son maître ; plus tard, on
dut l'éloigner de la maison.
Sédir souffrait de
violentes douleurs dans la tête, avec une forte fièvre. Un médecin, aussitôt
appelé, parla de septicémie généralisée. La porte du malade fut consignée, sauf
pour trois amis qui régulièrement vinrent auprès de lui. Quoique parlant à
peine, abattu par une très haute température, il manifesta au début son
plaisir de nous voir. La nouvelle de la maladie de Sédir s'étant répandue, la
consternation régnait et, chacun voulant participer aux soins, les lettres, les
conseils affluaient. Cependant, à toutes ces offres affectueuses, son sens de
l'obéissance et l'exemple qu'il avait toujours donné de suivre la voie normale
des événements lui faisaient décliner tout ce qui n'avait pas été prescrit
par le docteur. Il savait très bien et avait écrit maintes fois que la
Providence décide et dirige toutes choses au travers des apparences les plus
banales. Le train de vie de l'ami chez qui Sédir demeurait avait permis
d'organiser tout de suite un roulement d'infirmières et, quand la typhoïde se
déclara, car la deuxième prise de sang décela nettement la source du mal, le
bureau attenant à la chambre se transforma rapidement en une salle de
bains.
D'une manière générale, dans tout le groupe
des Amitiés Spirituelles, l'optimisme régnait ; malgré la tristesse et les
ardentes prières qui étaient faites jusque sous ses fenêtres et aux quatre
coins de la France, on acceptait, on comprenait l'épreuve, mais cependant pas
l'idée de la mort. A cinquante-cinq ans, en pleine force, Sédir ne pouvait pas
partir encore ; il ne le fallait pas ; on avait encore trop besoin de lui
!
Hélas ! de jour en jour le mal faisait son oeuvre
le vendredi suivant, il était visible que le malade s'affaiblissait ; le coeur
commençait à donner de sérieuses inquiétudes à la Faculté.
Au début, alors que, sans en connaître la cause, on combattait la
fièvre, l'aspect de Sédir était saisissant de désordre et d'agitation. Les
yeux particulièrement impressionnaient, car si, en temps ordinaire, sa myopie
les tenait presque mi-clos, alors, dans le délire, sans voir et largement
ouverts à des images hallucinantes, ses énormes et sombres prunelles
roulaient sans cesse dans des orbites creuses et bistrées ; la barbe avait
poussé, les lèvres sèches et entrouvertes sur un teint plus mat encore
donnaient à cette face un air de supplicié. Succédant à cette fébrilité,
l'agitation était extrême ; puis venait une période de prostration avec le
retour d'une lucidité qu'il fallait ménager.
Le
dimanche, les bains, les antithermiques n'ayant pu réduire la marche de la
température, le coeur lâchant devait être soutenu. Le Ciel semblait rester
sourd à nos demandes ; toute espérance paraissait vaine. Le lundi et le mardi
passèrent, mais les poumons se prenaient aussi, l'oppression allait
grandissant ; le mercredi, la force de résistance était épuisée, l'heure allait
sonner !
Le matin avait donné quelques inquiétudes et
le téléphone marchait sans cesse ; les hôtes et deux amis épiloguaient dans
le salon, quand, vers 4 heures de l'après-midi, l'infirmière nous engagea à
monter ; la fin approchait. La chambre, au second étage, était plus silencieuse
que jamais ; il planait là une impression de présence, celle de la grande
Messagère venant accomplir sa tâche. A moitié tirés, les rideaux laissaient
passer un jour gris ; le malade, couché au milieu de la chambre, surélevé par
des oreillers, dominait encore la situation. Nos quatre ombres craintives
d'émotion s'étaient glissées dans la pièce ; Sédir, nous devinant plus qu'il
ne nous voyait, eut un geste du bras gauche, côté de la fenêtre, comme pour
nous attirer à lui. L'amie qui le recevait vint en larmes s'écrouler au pied
du lit, alors que la longue main diaphane s'était mise à lui caresser
affectueusement la tête ; puis, l'attirant doucement, il l'embrassa sur le
front et son mari, qui la soutenait, tendit également le sien.
Pas un mot ne fut prononcé, l'agonisant ne le pouvant, non
plus que la gorge serrée des assistants. Seule la grande main parlait dans le
silence. En un nouveau geste, elle invita les deux autres amis à venir eux
aussi recevoir le baiser de paix... le dernier. L'image du Christ, qui était
accrochée dans l'alcôve vide, lui fut présentée et, dans un long regard
adorant, celui de toute sa vie, s'arrêta l'ultime effort... La tête, qui
s'était soulevée, retomba, le souffle se ralentissant dura encore pour
s'arrêter définitivement ici-bas à 18 h 45.
Ce
soir-là, trois amis veillèrent celui dont ils avaient reçu tant de joies
profondes. Le lit avait été remis dans l'alcôve. Rasé, la toilette faite,
Sédir avait presque repris son aspect normal. Cependant que la mort avait
comme buriné ses traits ; à la ligne très pure du front suivait celle d'un
nez plus busqué qu'il n'était de son vivant. La bouche, pascalienne par son pli
d'abandon presque douloureux, neutralisait un masque inattendu et fort, celui
du corsaire dont une origine lointaine peut-être lui avait laissé quelques
traces, reflet probable d'un des aspects du caractère rude et fier avec
lequel il avait dû batailler toute son existence.
Quant aux sentiments de ceux qui le veillaient, alors qu'en plus de la
douleur le désarroi du chef parti pouvait les justifier auprès du grand corps
silencieux, succédait au contraire en eux une impression paisible, presque
heureuse ; l'angoisse des jours mornes de la maladie, la gêne de la présence
invisible du Génie de la mort venant accomplir l'ordre à la lettre cachetée que
nous portons tous en venant au monde, laissaient place à la certitude que
tout cela n'était qu'apparences. Le cher guide que le Ciel avait mis sur
notre route demeurait. Cette impression se répéta encore les trois nuits de
veille où d'autres amis vinrent se relayer auprès des deux flammes vacillantes
et du bouquet de violettes de Parme qui étaient à côté de lui.
Souvenirs heureux, conversations animées ecourtèrent les
nuits qu'une présence ailée surombrait.
Suivit un
enterrement et un service religieux à l'église N.-D. de la Miséricorde, tout
cela trop fastueux au goût de beaucoup, mais qui était la manifestation d'une
maison fortunée, qui voulait en Sédir voir bien plus qu'un membre de sa propre
famille.
Le petit cimetière Saint-Vincent, à quelques
pas de la rue Girardon, se rouvrit pour lui et, proche de la tombe d'Alice Le
Loup, de frêles planches de peuplier descendirent dans la terre ce qui
restait de notre guide.
On s'étonna tout d'abord de ne
rien trouver dans ses papiers, aucune trace d'ordre ou de directives
spéciales, aucun choix d'une tête de file pour le remplacer – qui aurait pu le
remplacer du reste ? –, aucune lettre aux directeurs qu'il avait choisis. Rien
que le simple effacement du serviteur qui, une fois son oeuvre accomplie,
remet, comme son Maître l'avait fait sur la croix, tout entre les mains du
Père.
Mais, pour nous, son oeuvre n'était-elle pas
là, toute chargée d'un programme « pour de nombreuses existences », nous
avait-il dit lui-même ? Il n'y avait donc qu'à continuer, seuls maintenant,
mais pourtant avec, par et pour le Christ.
Max Camis
2- Émile Besson
L'Homme
Le 3 février 1926 s'éteignait à Paris une des voix les plus prestigieuses et les plus émouvantes qu'il ait été donné d'entendre ; une voix qui a versé dans le coeur de très nombreux êtres la consolation, la certitude, la paix : la voix de Sédir.
« Une voix, disait le poète Théophile Briant, qui s'était consacrée depuis des années à la diffusion de l'Evangile et qui nous mettait en garde contre les prostitutions multipliées de la Parole. » « La dette de notre temps, disait Sédir, sera lourde, où tant de prose malsaine s'imprime, où tant de paroles néfastes et vides sont lancées du haut des tribunes et des planches. »
« Le silence, écrivait-il en 1923, n'est pas le non-parler ; il est un acte positif, une force affirmative, il est un génie, il est un dieu, il est un royaume occulte, et il progresse, comme toute créature, entre deux conseillers, un ange de Lumière et un ange deTénèbres.»
« Tout parle dans l'Univers, mais aussi tout écoute ; communément on cherche à savoir ce que les créatures disent, mais les sages s'inquiètent plutôt de connaître ce qu'elles taisent.
« Si le monde des sons contient la nourriture intellectuelle de notre esprit, le monde du silence est celui du mystère, le lieu des réserves idéales, le royaume originel du Vrai, du Beau et du Bien. Les portes en sont étroites et on ne les trouve qu'après avoir longtemps erré dans les broussailles de la parole. Il faut avoir expérimenté la justesse du proverbe persan : Le mot que tu retiens est ton esclave ; celui qui t'échappe est ton maître. Qui peut prévoir les conséquences d'une parole ? La parole est entre deux silences comme le temps entre deux éternités, comme l'espace entre deux infinis. Parler, c'est semer ; mais dans le silence se célèbrent les mystères ; les dieux y labourent les âmes. »
Paul Sédir, de son vrai nom Yvon Le Loup, naquit à Dinan le 2 janvier 1871. Il était le fils d'Hippolyte Le Loup et de son épouse Séraphine Foeller, de Neustadt, près de Fulda (Hesse-Nassau).
Il ne resta pas longtemps dans sa Bretagne natale ; la plus grande partie de son enfance se déroula à Paris, d'abord dans le quartier des Batignolles, puis au 4, avenue de l'Opéra.
La vie de Sédir a été humilité et effacement. Celui qui écrit ces lignes a vécu pendant vingt ans auprès de lui, et les douze dernières de ces années dans une intimité quotidienne. Il peut s'en porter garant.
Disons tout de suite que ce qui nous a attirés, si nombreux, ce qui nous a attachés à lui, c'est assurément l'envergure de son esprit, la noblesse de ses sentiments, l'affabilité de son accueil, son rayonnement, mais c'est par-dessus tout sa sincérité. Sédir a vécu ce qu'il a enseigné ; il a donné lui-même, dans la plus profonde simplicité, l'exemple des vertus dont il faisait resplendir la lumière aux regards de ses auditeurs et de ses lecteurs. En lui la parole et l'action ont formé une magnifique unité ; il a été, dans toute la vérité et toute la grandeur de ce mot, un serviteur du Christ.
Et c'est pour cela que ses paroles avaient une telle résonance. Un simple mot sorti de sa bouche vous bouleversait jusqu'au tréfonds, parce qu'il était un jaillissement de son coeur, l'expression d'une réalité spirituelle non pas seulement comprise, mais vécue. Auprès de lui on se sentait en sécurité, surtout on se sentait meilleur ; tout devenait clair et simple, et le courage vous venait de travailler, de supporter, d'aller de l'avant.
* * *
Dès ses débuts il connut la peine : la situation matérielle difficile de ses parents ; pour lui, une tuberculose latente accentuée par les privations, une fracture de la jambe, le mal de Pott.
Étant enfant, il aurait aimé être berger. Il était dit qu'il mènerait, pour reprendre la parole de Péguy, « un bien autre troupeau à la droite du Père ».
Plus tard, il eut un désir différent quoique voisin. Il avait toujours été adroit de ses mains et il a souvent dit à ses proches qu'il aurait rêvé d'être « bricoleur ».
Sa mère nous a raconté qu'en 1882 il fut possible de lui faire donner des leçons de violon et qu'il jouait assez bien. Elle nous a également dit que tout enfant il a eu une très belle écriture qu'il a conservée toute sa vie.
Il apprit le catéchisme en l'église Saint-Augustin. Il commença presque tout seul ses études primaires à l'école des François-Bourgeois, où enseignaient les frères de la Doctrine chrétienne. Le 10 juillet 1883 il obtint le certificat d'études supérieures ; puis, en août 1888, le baccalauréat de l'enseignement secondaire spécial.
Une malencontreuse chute lui fractura une seconde fois la jambe. Lors de son immobilisation, il lut beaucoup et commenta les Pères de l'Église. Et il cultiva le dessin avec amour.
A cette époque, le jeune Le Loup se préoccupa de se faire une situation. Il avait obtenu une place d'employé dans une administration. Un vieil ami de la maison, qui avait un poste à la Banque de France, l'aida a se présenter au concours d'entrée. Le Loup entra à la Banque de France le 28 octobre 1892 comme « agent auxiliaire » et il resta vingt ans dans le même service des « Dépôts de titres ».
Il disposait d'une heure un quart pour le repas de midi. Sa promenade constante fut les quais de la Seine où il furetait dans les boites des bouquinistes. Immenses satisfactions pour son esprit, mais travail aride pour mettre en ordre les connaissances éparses.
* * *
Il y avait environ deux ans que Sédir étudiait l'ésotérisme par ses propres moyens, sans autre guide que la lumière intérieure, sans autres adjuvants que son intelligence, sa faculté d'observation, sa puissance de travail et les livres que son budget, plus que modeste, lui permettait d'acquérir. C'est alors qu'il décida de se mettre en rapport avec ceux qui représentaient à Paris le courant d'idées dont il avait, seul, abordé l'étude.
Aux environs de 1888, Lucien Chamuel, qui devait éditer les premiers ouvrages de notre ami, avait fondé avec Papus (le docteur Gérard Encausse) la « Librairie du Merveilleux ». Cette maison d'édition (salle de conférences et librairie), située 29, rue de Trévise, était alors le rendez-vous de ceux qui s'intéressaient à l'hermétisme.
C'est là qu'à la fin de 1889 Yvon Le Loup se présenta. Et voici comment un assistant raconte cette première entrevue :
« Je me trouvais un soir dans la fameuse boutique de la rue de Trévise où régnait le bon Chamuel, quand se présenta un jeune homme mince et lent qui déclara à brûle-pourpoint :
« — Voilà ! je veux faire de l'occultisme.
« A l'aspect gauche et non dégrossi de l'arrivant, je ne pus m'empêcher de rire. La suite me montra combien j'avais tort. Papus, qui savait utiliser les hommes, ne rit pas. Il dit :
« — C'est très bien, mon garçon. Venez chez moi dimanche matin.
« Et, ce dimanche-là, Papus confia au néophyte le soin de tenir en ordre la précieuse bibliothèque qu'il se constituait.
« Ainsi débuta dans les hautes études le gars breton qui se nommait Yvon Le Loup. »
A cette époque, Papus
— de six ans et demi plus âgé que Sédir — avait déjà publié le Traité
élémentaire de sciences Occultes et il
préparait son remarquable Essai de philosophie synthétique. Il avait
fondé, en 1888, la revue L'Initiation et, en 1890, Le Voile d'Isis, consacré
surtout au côté ésotérique de l'occultisme.
Il avait également constitué un groupement d'étudiants occultistes qui se
réunira plus tard 4, rue de Savoie, d'abord sous le nom de « Groupe indépendant d'Etudes ésotériques », puis
qui s'intitula « Université libre des
hautes Etudes », avec ce sous-titre : « Faculté des Sciences hermétiques
». Papus s'était classé d'emblée comme
un animateur hors pair. Sa haute silhouette, sa carrure qu'une obésité précoce
alourdissait un peu, sa face puissante et léonine, son regard incisif, lumineux
et fin, voilé parfois de rêverie profonde, son nez large aux narines mobiles, sa
bouche où se lisait la bonté, son front vaste et d'un beau modelé faisaient de
lui un type d'homme remarquable, taillé pour le combat.
En face de Papus bouillonnant on voyait, dans cette retraite de la rue de Trévise où le jeune Le Loup faisait son entrée, Lucien Chamuel calme, accueillant, mettant à la disposition de ces adolescents épris de science, grands remueurs d'idées, les conseils de son expérience de réalisateur, les trésors de ses connaissances théoriques et pratiques. Il savait canaliser les enthousiasmes de ceux qui voulaient se faire imprimer avant d'avoir vraiment quelque chose à dire ; fournissant lui-même un labeur acharné, il avait autorité pour mettre ses camarades en garde contre les improvisations et leur conseiller le travail en profondeur. « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. » Erudit sans vanité, s'y connaissant en hommes, il pouvait suggérer à celui-ci une étude, redresser un point faible dans l'ouvrage de celui-là, orienter un autre vers le genre de travaux pour lequel il avait des aptitudes. Il témoigna immédiatement une grande amitié à Sédir. C'est lui, plus tard, lorsque sa maison d'édition fut transférée au 5 de la rue de Savoie, qui édita, de 1894 à 1898, les premiers articles, les tout premiers ouvrages de notre ami.
* * *
Possédant une mémoire prodigieuse, un sens critique très aigu, une rare intuition, Sédir lut et assimila un nombre considérable d'ouvrages, la plus grande part traitant de philosophie, de symbolisme, d'ésotérisme, tout en se créant une culture générale des plus complètes. Il nous a dit les exercices, véritables tours de force, auxquels il s'est livré pour se former un style. Par-dessus tout, se sachant porteur d'un message d'une sublimité unique, il voulut que la forme de son récit fût aussi digne que possible de la communication qu'il avait à faire, et en vérité le style de Sédir est d'une particulière élévation. Surtout il parle au coeur, il éveille en son lecteur le désir du plus élevé, du meilleur qui sommeille au fond de l'être, il montre la voie vers l'idéal, la voie austère mais si attirante suivie par les êtres privilégiés que le Christ a désignés comme « le sel de la terre » et « la lumière du monde ».
Non seulement Papus
ouvrit à Sédir les trésors de sa bibliothèque, mais il le mit en rapport avec
les chefs du mouvement occultiste d'alors, notamment avec Stanislas de Guaita. Une
intimité véritable se noua entre eux et Sédir fut très vite un habitué des soirées que Guaita donnait dans
son appartement de l'avenue Trudaine et où se rencontrait l'élite des amateurs
de hautes sciences. Guaita possédait une immense bibliothèque qu'il mit à la
disposition de son jeune ami, et Sédir, après ses journées de travail à la
Banque de France, venait poursuivre ses études chez Guaita. Très souvent il
passait la nuit entière dans la lecture et la méditation.
Sédir fut immédiatement un des collaborateurs de L'Initiation où il publia, en octobre 1890, sous la signature Yvon Le Loup, son premier article intitulé : « Expériences d'occultisme pratique. » C'est dans L'Initiation d'octobre 1891 que le nom de Sédir apparaît pour la première fois ; notre ami l'avait trouvé dans Le Crocodile, de Louis-Claude de Saint-Martin. Le 6 mai 1891, Le Voile d'Isis avait aussi annoncé sa collaboration.
Sédir, anagramme de « désir ». Désir de Dieu, désir inextinguible de l'Absolu, du Permanent par dessus et par-delà l'existence quotidienne qu'il magnifie, désir d'un service toujours plus total, toujours plus parfait du prochain pour l'amour du Christ. Désir qui fut pour toujours l'aiguillon de son âme, l'inspiration de ses efforts.
Papus se l'adjoignait
comme conférencier à sa « Société des Conférences spiritualistes », puis il lui
confia un cours à sa « Faculté des Sciences
hermétiques » qui venait de s'installer 13, rue Séguier.
Sédir collabora à un très grand nombre de publications dont
nous donnons la liste en appendice.
* * *
Papus introduisit également Sédir dans les cercles d'occultistes auxquels appartenaient alors, entre autres, Paul Adam, F.-Ch. Barlet, F.-R. Gaboriau, Emile Gary de Lacroze, Julien Lejay, Jules Lermina, Victor-Emile Michelet, René Philipon. Sédir pouvait aussi apercevoir Verlaine dans certaines tavernes du Quartier Latin.
C'était le temps où Guaita avait entrepris la rénovation de l'Ordre rosicrucien et où Papus avait fondé l'Ordre martiniste. Yvon Le Loup s'affilia à ces deux associations et y acquit les différents grades. Dans l'Ordre kabbalistique de la Rose-Croix, il devint docteur en Kabbale et, dans L'ordre martiniste, il fut membre du suprême Conseil.
Par l'entremise de Barlet, il devînt membre de l'H. B. of L. (Hermetic Brotherhood of Luxor) dont Barlet était le représentant officiel pour la France. Cette association prétendait se rattacher à une tradition spécifiquement occidentale.
Plus tard Le Loup s'inféoda
au gnosticisme et fut consacré, sous le nom de T Paul, évêque de Concorezzo
dans l'Église gnostique de Doinel. Par la suite, Marc Haven le fit entrer dans
la « F. T. L. » dont il était un des fondateurs.
Avec Philipon il rénova la Maçonnerie de Mizraïm. Et il fut membre du Conseil de la Société alchimique de France, de Jollivet-Castelot.
Villiers de l'Isle-Adam, Barbey d'Aurevilly, Flaubert, Balzac, Péladan devinrent d'autres initiateurs.
* * *
La magie pratique l'intéressait beaucoup. Chamuel raconte que Sédir avait à sa disposition des forces extraordinaires. « Un dimanche matin, nous avions fait une promenade à pied dans la vallée de Chevreuse. Le ciel s'assombrissait ; de gros nuages d'orage s'assemblaient. Sédir me proposa une expérience sur la possibilité de changer le temps par un moyen magique, de chasser en peu d'instants les nuages, de sorte qu'on puisse voir à nouveau l'azur du ciel. Après exactement cinq minutes de concentration silencieuse, il me pria de lever les yeux et, en effet, au-dessus de nos têtes, on pouvait voir dans le ciel une échancrure bleue. »
Une autre fois, en Vendée, Sédir fit transformer l'aboiement furieux d'un chien en ces gémissements que l'on nomme « l'appel de la mort ».
Dans le domaine moins obscur des recherches alchimiques il lui fut permis de retrouver les bases du « Grand Oeuvre ». Il ne réalisa pas l'or philosophal, mais il prépara la poudre de projection et un élixir aux propriétés puissantes.
Au 4 de la rue de Savoie il avait constitué un laboratoire magique où seul un petit nombre d'amis éprouvés avaient accès. Mais rien ne transparut de ces travaux.
* * *
Sédir devint très rapidement un maître dans le cénacle dont Papus était l'animateur. Titulaire de grades élevés dans les diverses organisations occultes d'alors, son influence était très grande. D'un dévouement sans limites, d'un zèle infatigable, il recevait ceux qui, attirés par les ouvrages de Papus ou par sa revue, demandaient conseils ou directions. Il les voyait, leur écrivait, et sa correspondance se répandit dans le nouveau comme dans l'ancien continent.
Les premières oeuvres
Vers ce temps-là, Sédir s'était installé à Montmartre ; d'abord, pendant peu de temps, 3, rue d'Orchampt, puis 14, rue Girardon, au haut de la butte.
Montmartre était
alors le quartier vraiment original, le
plus vivant de Paris. C'était un grand village indépendant de la ville et ceux
qui y vivaient avaient un esprit bien à eux. Vers l'époque ou Sédir y monta, Pierre
Louys écrivait : «Nous possédons en
plein Paris un hameau à peu près inconnu... qui est à lui seul toute la
paix des champs dominant la bataille des villes ». « La Mecque des artistes », ajoutait
Francis Carco.
Entre 1894 et 1906, Sédir publia les premières traductions en français d'auteurs mystiques tels que Jacob Boehme, Gichtel, Jeanne Leade, William Law ; des préfaces à des rééditions ou à des traductions d'écrivains tels que Louis-Claude de Saint-Martin, Fabre d'Olivet, Isaac Loriah, Salzmann ; enfin des ouvrages personnels où il expose quelques-uns des résultats de ses savantes recherches.
Nous donnons à la fin de cet ouvrage la liste complète de ces livres, édités pour la plupart par Chamuel, Beaudelot, puis Chacornac, livres épuisés depuis longtemps et aujourd'hui introuvables, sauf parfois sur quelque rayon de bouquiniste.
Le premier fut la traduction de l'anglais, avec une préface, du Messager céleste de la paix universelle, de Jeanne Leade, qui avait fondé la communauté des Philadelphes. Mentionnons aussi, entre autres : en collaboration avec Papus, un Almanach du Magiste, qui parut de 1894 à 1899.
Ses travaux sur Jacob Boehme, qui ont rendu accessible aux lecteurs français le précurseur, jusqu'alors méconnu, du mysticisme au XVIIIe siècle : Les Tempéraments et la Culture psychique d'après Jacob Boehme, données de mysticisme pratique ; une étude sur Le Bienheureux Jacob Boehme, relation véridique de sa vie et de sa mort, de ses ouvrages et de sa doctrine (tirage à part de L’Hyperchimie de Jollivet-Castelot) ; la traduction de De signatura rerum ; enfin une préface à L'Election de la Grâce.
Les Miroirs magiques, où il traite du miroir magique comme auxiliaire de la divination et de la voyance.
Les Incantations, ou comment on devient enchanteur, ouvrage dans lequel il donne une longue liste de mantrams, c'est-à-dire de paroles et de sentences sacrées par quoi les Hindous essayaient, avec l'aide de puissances invisibles, d'obtenir la maîtrise sur la nature et sur les hommes.
La Création, théories ésotériques, où Sédir oppose les traditions ésotériques de l'Occident aux doctrines de la philosophie hindoue et aux théories des bouddhistes.
Dans le recueil « Les Sciences maudites », dirigé par Jollivet-Castelot, Paul Ferniot et Paul Redonnel (La Maison d'Art - 1900) Sédir publia un essai sur La Cabbale, puis une étude sur La Médecine occulte, éditées par la suite par Beaudelot. Après avoir étudié la médecine et la chirurgie officielles, Sédir traite en détail de l'homéopathie et du spagyrisme, du magnétisme animal, des actions fluidiques, de la psychiatrie, de l'art magique de la guérison, des lacunes de là médecine officielle, du péché comme origine de la maladie.
En 1901, en tirage à part de la revue L'Initiation : Eléments d'Hébreu d'après Fabre d'Olivet, Les Lettres magiques, et Initiations, Trois contes pour « les petits enfants » : la rencontre, la tentation, l'adepte. Dans ces trois récits, Sédir a exprimé le processus de l'illumination progressive de l'homme, le passage de l'intellectualisme au mysticisme.
Les Lettres magiques, ainsi que les trois contes, constituent les premières versions de l'ouvrage qui parut ensuite et fut réimprimé plusieurs fois sous le titre d'Initiations.
Dans La Cabbale, de Papus (Chacornac - 1903), Sédir établit une importante bibliographie qui comprend 430 numéros.
L'essai sur Le Cantique des Cantiques, Commentaire sur son sixième sens, parut d'abord en 1906 chez L. Coquemard, à Angoulême, puis en une édition augmentée en 1916, à Rouen (Albert Legrand éditeur) : c'est une introduction à l'hymne mystique dont est présentée une sextuple interprétation.
Le Fakirisme hindou et les yogas, dont Chacornac fit deux éditions. Cet ouvrage, traitait d'un sujet alors peu connu.
La Rencontre
Le 13 juin 1899 Sédir avait épousé Alice, Estelle Perret-Gentil, qui était née le 5 septembre 1867 aux environs de La Chaux-de-Fonds, épouse exemplaire, lumière qui s'effaçait volontairement, qui fut pour lui la compagne la plus parfaite. Elle devait mourir dix ans plus tard.
L'année qui précéda cette mort, celle d'une sainte, Sédir lui dédia le second volume de ses Conférences sur l’Evangile :
« A ma femme bien-aimée,
A ma silencieuse collaboratrice,
Au grand coeur qui n'a jamais craint de prendre sur lui toute la souffrance pour que les paroles du Maître puissent revêtir ici une forme moins imparfaite
J'offre ce livre ;
D'elle procède tout ce qu'il peut y avoir de force persuasive dans ces pages ; à moi en reviennent les faiblesses. »
* * *
Le bonheur de Sédir était de partager les conquêtes de son esprit. Chaque horizon découvert, chaque problème élucidé, il en faisait part à ceux qui, comme lui, étudiaient ces vénérables traditions.
Dans sa demeure de Montmartre il recevait régulièrement ses amis, le vendredi soir. La petite salle à manger était bondée d'une jeunesse enthousiaste et hétérogène qui buvait du thé ou du café et parlait sciences, occultisme, magnétisme et surtout qui fumait, au point que l'air était bleu, même les soirs d'été où la fenêtre restait ouverte. Quand on entrait, Sédir se levait, serrant la main pardessus les têtes, cherchant une place encore possible. Alice Sédir se faufilait entre les groupes afin de servir l'ami qui venait d'entrer et, après le brouhaha de l'arrivée et les paroles de bienvenue, chacun, par groupe d'affinités, reprenait la conversation.
Sous une apparence qu'il
n'arrivait pas à rendre banale, Sédir
était un homme étrange au rayonnement puissant, porteur d'une lumière
intérieure qui pouvait éclairer ceux qui
se confiaient à lui.
Le maître de la maison avait autour de lui ses plus vieux amis, chers visages dont la plupart sont aujourd'hui disparus, amis des beaux jours d'autrefois qui sont maintenant des ombres dans nos mémoires et des lumières sur nos chemins...
* * *
Comme le dit encore Théophile Briant, Sédir « était aux sciences occultes ce que Stéphane Mallarmé était à la poésie ». D'une culture encyclopédique, doué d'une puissance de travail prodigieuse, il avait fait le tour des connaissances humaines, il avait exploré toutes les disciplines ; il traitait avec une égale maîtrise tous les sujets possibles. Dans les réunions à son foyer on parlait, on lui posait des questions et il y répondait avec cette bonne grâce dont il ne s'est jamais départi, redressant l'idée émise par quelques mots précis ou prenant une adroite tangente où chacun pouvait trouver un enseignement.
Que de souvenirs nous remontent au coeur lorsque nous regardons vers ces jours du passé ! Nous n'en dirons que trois ; il faut essayer de se limiter !
Deux de ses amis étaient partis dans une laborieuse discussion philosophique dont le sujet n'importe pas ici. Chacun tenant pour son idée, ils n'arrivaient pas à se mettre d'accord. L'un d'eux s'écria : « Allons trouver Sédir ; il nous départagera ou il conciliera nos deux points de vue. » Sitôt dit, sitôt fait. Et les voici — il était fort tard dans la nuit, si je me souviens bien — qui, devant leur grand ami attentif et indulgent, reprennent leurs arguments.
Celui-ci, dubitatif
et souriant, écoute, hoche la tête en tirant de sa pipe d'abondantes bouffées, n'approuve
ni ne désapprouve et ne dit mot.
Mais les deux amis sont enchantés. Toute difficulté évanouie, ils sont pleinement d'accord ; la solution du problème leur parait éclatante de bon sens et de simplicité. Et ce n'est que plus tard qu'ils s'avisèrent que Sédir n'avait pas prononcé une syllabe.
Un autre aspect du caractère de Sédir était la fidélité au devoir.
Un certain soir d'hiver, la neige se mit à tomber avec une telle abondance qu'en un instant tous les transports furent arrêtés. Il faut dire qu'à cette heureuse époque le métro n'existait pas. Et c'était un soir de cours.
Beaucoup auraient pensé qu'il était vain de se déranger, car la route est longue de Montmartre à la rue Séguier ; beaucoup se seraient dit que la salle serait déserte et la course inutile. Mais Sédir n'était pas de ceux-là. A l'heure réglementaire il entrait dans la petite salle et deux dames, qui avaient également bravé les frimas, à tout hasard, se trouvèrent être son seul public. Sans étonnement, comme si la salle eût été comble, Sédir fit son cours devant ses deux auditrices, sans l'abréger d'un mot ; puis il repartit vers dix heures, comme s'il avait fait le plus beau temps du monde. Son devoir était accompli.
Voici enfin une de ses actions qui montre à quel point sa conduite était en parfaite concordance avec ses convictions et son enseignement :
Un jour, dans la rue, sortant de chez lui, il rencontre un homme qui lui dit : « Vous ne me connaissez pas, mais moi, je vous connais. » Et qui lui raconte que, si dans la journée il n'avait pas quarante francs (c'étaient des francs or), on le mettrait à la porte de son logement, ainsi que sa femme et ses enfants. Sédir sortit un papier de sa poche sur lequel il écrivit : « Ma chère Alice, voudrais-tu donner quarante francs au porteur de ce mot. » Il aurait pu préciser : les quarante francs, car c'était tout ce qu'il y avait à la maison. Assurément ce n'est pas Sédir qui a fait connaître cette anecdote. Sa chère Alice l'a racontée à quelques amis, en ajoutant : « Sédir a compris que c'est Dieu qui avait envoyé l'homme, car celui‚-ci a demandé, non pas 35 francs ni 50, mais les 40 francs qu'ils possédaient. »
* * *
Depuis des années que nous connaissions Sédir, nous l'avions toujours vu user de la plus grande prudence quand il parlait des choses de l'invisible. Il disait toujours n'en rien savoir personnellement, se borner à répéter des choses qui lui avaient été dites ou qu'il avait lues, en général sans préciser : « Il y en a qui disent... »
Un jour, brusquement, sans transition, cette forme prudente disparut. Aux questions que nous lui posions il répondit désormais avec autorité et par une affirmation péremptoire : telle chose est ainsi telle chose se passe de telle façon.
Après avoir parlé pendant des années comme ayant entendu dire, il parlait soudain comme sachant.
C'est alors, également, ayant atteint les plus hauts sommets de la connaissance et des pouvoirs, qu'il abandonna ses titres, lança par-dessus bord ses « trésors de sagesse » et, rejetant toute initiation et toute logosophie, qu'il se sépara de la plupart de ses compagnons de route pour se consacrer uniquement à l'Evangile.
Cette évolution surprit ses plus anciens amis. Plusieurs d'entre eux ne la comprirent jamais. Assurément ce changement correspondait à ce qu'il y avait en Sédir de plus profond ; on pourrait en donner une preuve par ce «Cours de mystique » — professé en 1896 et publié en 1898 dans L'Initiation — et qui contient en germe ses travaux ultérieurs. Mais il y eut dans sa vie une circonstance extérieure, un événement solennel et décisif qui lui fit toucher du doigt le néant des sciences et des sociétés secrètes et qui le plaça pour toujours dans la seule voie de l'Evangile. Il n'eut plus qu'une doctrine : l'amour du prochain, qui donne la clef du monde, qu'un seul but : chercher le Royaume de Dieu, sachant que « le reste » lui serait donné par surcroît.
* * *
Sur cet événement capital de sa vie, Sédir a fait des déclarations de la plus haute importance :
Une lettre adressée le 15 octobre 1910 à L'Echo du Merveilleux, que nous reproduisons plus loin ;
L'avant-propos que Sédir écrivit pour son Enfance du Christ, dont voici les principaux passages ;
« J'ai déclaré, dans l' "Avant-Propos" de la première édition, que les idées que j'exposais n'étaient pas de moi : «Celui qui me les a fournies, ajoutais-je, me pardonnera si j'ai involontairement déformé Sa lumière ; les erreurs et les omissions, je les réclame ; qu'à Lui retourne tout le bien que Son enseignement m'a donné, et qu'Il pourra produire encore malgré la maladresse de l'interprète. »
« Je renouvelle cette déclaration, avec toute la force dont je suis capable ; mais, pas plus qu'autrefois, je ne désignerai expressément Celui à qui je dois tout. On a pu croire et dire que mon mutisme était une ingratitude habile ; je suis heureux de cette méprise. Je continuerai à me taire, pour préserver un grand nombre de spiritualistes de ces médisances profondes dont les suites sont redoutables ; — pour éviter à l'oeuvre de mon Maître une publicité prématurée ; — pour enfin ne pas Le rendre responsable de mes erreurs. »
Enfin, et surtout, un chapitre de son ouvrage Quelques Amis de Dieu, intitulé « Un Inconnu », que nous insérons dans la troisième partie de ce livre.
Ces dernières années, M. Alfred Haehl, qui fut un ami très cher de Sédir, a parlé ouvertement de l' « Inconnu » : Monsieur Nizier Anthelme Philippe. Il avait vécu plusieurs années dans l'intimité de Monsieur Philippe et il a écrit sur son Maître un ouvrage, dont l'authenticité de tous les éléments qui le composent fait un document d'une valeur inestimable. Il a consigné ce qu'il a vu et entendu, complétant ses récits et ses citations par ceux de témoins dont il était devenu l'ami.
Sédir a donc eu le privilège de rencontrer son idéal, non pas dans le monde abstrait des idées, non pas comme une conquête de l'intelligence, mais dans une personne vivante, avec tout ce que cette réalité mystérieuse et auguste — une personne vivante — renferme d'insondable profondeur, de lumineuse douceur, d'invincible certitude.
C'est sur le quai de la gare de Lyon, à Paris, qu'un dimanche de juillet 1897, conduit par Papus, Sédir rencontra pour la première fois celui qu'il nomma « Andréas » dans son roman Initiations et que Papus avait surnommé « le Père des pauvres » dans un article consacré à son Maître spirituel.
La rencontre fut très brève, car le train allait partir, et Sédir put seulement échanger quelques mots avec cet homme. Mais Sédir le vit d'autres fois à Paris et fit plusieurs séjours auprès de lui soit à Lyon où, secondé par Jean Chapas, il recevait de nombreux affligés qui repartaient guéris et réconfortés, — soit dans sa maison de L'Arbresle où se réunissaient ses fidèles disciples : outre Jean Chapas, Marc Haven, Alfred Haehl, etc.
En mai 1905, Sédir passa encore deux jours avec Alice Le Loup auprès de celui qui était tout pour eux. C'est Alice qui en avait exprimé le désir, sachant que le temps qui lui restait à passer ici-bas était compté, car la maladie dont elle était atteinte était incurable. Elle ne quitta toutefois cette terre qu'en 1909, mais ce fut leur dernière visite : le Maître mourut en août 1905.
Les dernières oeuvres
La longue maladie qui devait emporter la compagne de Sédir ayant nécessité calme et repos, ce fut à Bourg-la-Reine que se continuèrent les réunions. L'amie qui hébergeait le jeune couple demeurait dans le fond d'une impasse, dans un pavillon dénommé « La Solitude », non loin de la demeure de Médéric Beaudelot. Chaque dimanche, le vieux tramway amenait de la porte d'Orléans les mêmes fidèles pour passer l'après-midi auprès de celui qu'ils considéraient déjà comme leur guide.
C'est sous les ombrages de cette banlieue parisienne que Sédir écrivit la première, toute petite et si attachante édition d'Initiations, dont nous avons déjà parlé.
Les premiers ouvrages mystiques de Sédir parurent chez Beaudelot (entre 1907 et 1911) sous le titre : Conférences sur l’Evangile (3 volumes). Ces conférences furent réimprimées par la suite en cinq volumes : L'Enfance du Christ, Le Sermon sur la Montagne, Les Guérisons du Christ, Le Royaume de Dieu, Le Couronnement de L’Oeuvre. En tête des chapitres est transcrit le texte intégral des quatre évangiles.
En 1909 parut chez Chacornac Le Bréviaire mystique, actuellement épuisé. Dans l'Avant-Propos de ce livre Sédir s'exprime ainsi : « J'ai écrit ces pages, non parce que j'ai cru dire quelque chose de nouveau, mais parce que plusieurs m'en ont fait la demande. Je ne cherche pas à glorifier une croyance, mais je souhaiterais que tout homme sincère : rationaliste, catholique, panthéiste, luthérien, bouddhiste, parsi ou mahométan, reconnaisse ici le sentier de la Source. Or, Dieu seul peut étancher la soif d'une âme. »
Sur la fraternité secrète des Rose-Croix (Libraire du xxe siècle - 1910), un livre plusieurs fois réédité depuis lors, notamment par une Histoire et Doctrines des Rose-Croix (1932), actuellement épuisée. Ces deux ouvrages ont été récrits et complétés grâce à des notes laissées par Sédir, pour former un nouveau livre : Les Rose-Croix.
En 1912, Beaudelot
édita Le Devoir spiritualiste, où Sédir expose sa conception de l'idéal évangélique et sa
réalisation dans la vie quotidienne ; puis, en 1915, La Guerre actuelle selon
le point de vue mystique. Réimprimé et complété ensuite (chez Albert Legrand) sous
le titre La Guerre de 1914 selon le point de vue mystique, cet ouvrage renferme
cinq conférences données à Paris en 1915 et 1916. Pendant la guerre également, Sédir
publia chez Crès Le Martyre de la Pologne.
A cette époque, Sédir fit aussi d'Initiations le grand ouvrage que nous connaissons maintenant, et qui est vraiment « la pierre précieuse la plus brillante du diadème que sont ses ouvrages ». Sédir y raconte, sous une forme romancée, ses rencontres avec l' « Inconnu ». Il faut préciser qu'il n'est pas un détail de ce récit qui ne soit matériellement vrai.
Les personnages de ce livre sont le docteur, Stella, et les envoyés du Ciel qu'il leur est donné de rencontrer : Andréas et Théophane. Sédir a donné sur ces personnalités les précisions suivantes :
« Théophane représente un aspect intérieur d'Andréas : la Lumière pure de l'âme éternelle ; Andréas étant l'esprit immortel ; le docteur, la mentalité consciente ; Stella, l'intuition. Objectivement, ces personnages représentent des grades ou des fonctions dans l'armée de la Lumière. »
Outre les ouvrages que nous venons de mentionner, signalons : Les sept jardins mystiques, La vraie Religion, Le vrai Chemin vers le vrai Dieu, Les Directions spirituelles, Quelques Amis de Dieu, L'Energie ascétique, L'Evangile et le Problème du Savoir, Méditations pour chaque semaine, L'Education de la Volonté, Le Sacrifice, Mystique chrétienne, La Voie mystique, La Dispute de Shiva contre Jésus, Les Forces mystiques et la Conduite de la Vie.
La mort d'Alice Le
Loup, survenue le 23 avril 1909 précipita l'orientation de la vie d'apostolat
de Sédir. Il quitta la Banque de France. Ses amis le pressaient de prendre la
tête d'un mouvement spiritualiste. Mais Sédir n'était pas un constructeur. De
même qu'on chercherait en vain dans son
oeuvre une doctrine, un enseignement systématique, de même il n'a jamais
entendu organiser sa vie, son activité ; il n'a voulu qu'obéir aux circonstances,
instruments de la volonté de Dieu. On lui a demandé de faire des conférences ; il
en a fait. On lui a demandé d'éditer ses conférences ; il les a éditées. Puis
on lui a demandé de grouper les bonnes
volontés qui s'étaient réunies autour de lui ; il les a rassemblées.
Par la suite, il loua, proche d'une chambre qu'il habita rue de Beaune, puis rue Cardinet, un petit atelier de sculpteur, au 32 de cette seconde rue, qui devint la première demeure des « Amitiés Spirituelles ». L'aménagement de ce local était fort simple ; toutefois il marquait un souci d'esthétique duquel Sédir ne fut jamais esclave, mais qu'il a toujours eu.
Les connaissances remarquables que Sédir mit au service de l'Evangile attirèrent très rapidement un public nouveau et le noyau d'habitués fut vite débordé. Sédir loua alors une salle en l'hôtel des Sociétés savantes, rue Danton, puis à la Société d'encouragement pour l'Industrie Nationale, en face de l'église Saint-Germain-des-Prés. Ensuite un ami cher (qui fut tué au cours de la guerre de 1914), qui était secrétaire des frères Marius et Ary Leblond, obtint pour Sédir le petit appartement du 10, rue du Cardinal-Lemoine où s'élaborait la revue « La Vie » et qui fut la seconde étape des « Amitiés Spirituelles ».
Dieu seul sait jusqu'à quelle profondeur Sédir a aimé ses amis. Pendant des années, il nous a conduits par la main, nous écoutant avec une patience que rien n'a pu lasser, oubliant ses propres douleurs pour se pencher sur nos chagrins ; pendant des années, il nous a instruits, soutenus, avertis, consolés ; pendant des années nous avons entendu son verbe énergique et tendre, écho fidèle de Celui qui S'est fait chair pour le salut du monde ; pendant des années, il a défriché — au prix de quelles fatigues ! — le sol ingrat de nos coeurs pour le rendre capable de recevoir la semence de la vie éternelle ; pendant des années il a pris sur lui nos fardeaux, le poids de nos préoccupations et aussi de nos infidélités, disciple de Celui qui est venu non pour être servi, mais pour servir et donner Sa vie.
Sédir a voulu faire de ses amis des apôtres. Mais il leur a donné la devise de leur apostolat : « Ce n'est pas par la présentation de nos idées que nous voulons convaincre, c'est par le rayonnement de la flamme dont elles nous embrasent » et ailleurs : « L'exemple est la plus persuasive des éloquences. »
* * *
Une de ses dernières lettres se termine par les mots suivants :
« Acceptez tous mes voeux. Ne pensez qu'au Christ, ne parlez que du Christ, ne travaillez que pour le Christ. Servez les pauvres et les malades. Tout le reste n'est que curiosité. »
On peut considérer ces paroles comme le résumé des directives, comme les dernières recommandations de celui qui fut, à partir de la « rencontre » et jusqu'à la fin de sa vie, un Témoin du Christ, un Messager de l'Evangile. Sa vie, son enseignement furent un témoignage rendu à la certitude qui avait empli, illuminé son être. Il aurait pu prendre à son compte les paroles de Saint Paul : « Paul, esclave de Jésus-Christ. Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi. Le Christ est ma vie. »
Une dame appartenant
à la haute société protestante nous disait : « Quand Sédir parle du Christ, Il
est là, présent. » Voilà le secret de son
apostolat. Il nous plaçait en présence du Christ ; par lui, c'est le
Christ qui nous parlait, nous instruisait, nous encourageait, nous relevait.
De même que le Christ fut toute sa pensée, tout son amour, toute son espérance, de même l'Evangile fut toute sa foi, tout son enseignement. A la lumière de l'Evangile il répondait à toutes les questions, il dissipait toutes les inquiétudes, il rendait la confiance, l'espoir, il redonnait la certitude. Les pages qu'il a écrites sur l'Evangile et qui remplissent ses livres sont les plus belles, les plus émouvantes, les plus réconfortantes que l'on peut lire.
Mais il n'a jamais voulu entendre parler d'un christianisme austère. Souvent il a dit la parole bien connue : un saint triste est un triste saint. Et il écrivait à ses amis :
« Une profonde, une grave incompréhension de l'Evangile : on se figure qu'il nous interdit toute joie parce qu'il nous demande le renoncement. Nous nous trompons. Il n'est rien de pur ici-bas, en effet, mais c'est de notre faute ; car, si quelque beauté parfaite s'offre à nous, nous n'en reconnaissons jamais le prix. Impurs et laids, nous la repoussons. Et cependant palpitent en nous le souvenir et l'espoir d'une patrie sans frontière qui, par-delà les étoiles, développe ses paysages sous des soleils toujours à leurs midis. Nous savons qu'une terre de béatitude existe ; nous désirons y prendre pied, mais c'est avec roideur et gaucherie. Nous nous essayons aux gestes de l'Amour avec les mines renfrognées de l'avare récalcitrant à l'aumône. Vers les cieux clairs que traversent les anges souriants, nous ne levons que des visages maussades. »
« Il faut nous détendre. Dieu n'est pas que dans l'Infini ; Il traverse également le Fini ; le Ciel n'exclut pas la Terre. Si nous voulons y entraîner les autres, ne leur cachons pas qu'il est aimable et que son air est délicieux à respirer. Se perdre dans les plaisirs de ce monde est une erreur ; mais maudire les pauvres joies à peu près saines, les pauvres beautés à peu près nobles que l'on peut cueillir sur ces chemins-ci est une autre erreur. »
« Epanouissez-vous ; ouvrez les portes et les fenêtres ; faites doux accueil à tout être et à toute chose. "Aimez-vous les uns les autres", cela ne veut pas dire de vous imposer des gênes mutuelles plus ou moins dissimulées. Que vos rencontres soient des fêtes ; soyez les uns aux autres des soleils. Vous n'êtes pas riches d'argent ; soyez fastueux par le coeur. »
* * *
Tel est l'idéal que Sédir a présenté. Théophile Briant, qui pénétra très profondément dans la pensée, dans le coeur, dans la foi de Sédir, a écrit :
« Le flambeau que Sédir reçut d'une main mystérieuse, il le tend vers nous. A nous de le saisir si nous en sommes dignes ! »
Et il ajoute : « Même au coeur de la plus noire douleur, il ne faut jamais désespérer. La promesse du Sauveur est formelle : jusqu'à la fin du monde Dieu est toujours parmi nous. Mais il ne faut le chercher ni sur les planches, ni dans les palais, ni dans les endroits où retentissent-les trompettes de la renommée. Il est comme l'Inconnu de Sédir, noyé dans la foule anonyme. Il se dérobe "aux curiosités des pervers ».
« Aimons nos frères comme nous-mêmes et nous le trouverons... C'est un Pauvre sans doute, car il ne saurait conserver de fortune que celle que lui dispense chaque jour l'Archange invisible qui chemine a ses côtés. Il est parmi nous. Il nous guette et il nous attend. Il promène, comme Tarcisius, l'Eucharistie de son coeur à travers les hommes, et il est le dépositaire des langues de feu. Sous ses habits neutres il cache la splendeur du Thabor, et peut-être le salut du Monde. »
* * *
Après qu'il se fut séparé de l'Institut fondé par Papus, Sédir donna dans Paris des conférences sur « L’Invisible et la vie quotidienne ». Sur la feuille d'invitation il avait écrit : « Après avoir parlé pendant plusieurs années des paysages que l’on découvre sur la route du Christ, je crois que le moment est venu de regarder quelques détails pratiques. Ainsi nous prendrons un contact plus direct avec les difficultés de la vie quotidienne qui sont par excellence le champ d'action du mystique, plutôt que la contemplation, la méditation ou les travaux de l' "esprit pur". »
En avril 1913 Sédir s'installa 31, rue de Seine. C'est l'apogée de sa carrière d'homme public.
Ces changements coïncidèrent avec une transformation de son attitude extérieure. Il avait toujours aimé la bohème, où il apportait un surplus de noblesse personnelle. Les entraînements de culture physique où il excellait transformèrent sa silhouette.
Il voulut avoir un chien — il s'est attaché particulièrement aux chiens de Brie — et le soigna fraternellement. Membre du Club des Briards, il écrivit un livre sur l'élevage de ces animaux admirables, Le Berger de Brie, chien de France.
Sédir a toujours été attiré par le peuple ; il aimait les petits, les humbles dont il avait partagé la vie, les travaux. Son effort était d'exprimer les plus hautes vérités spirituelles sous la forme la plus simple, la plus accessible aux plus modestes.
Il désira parler à l'Université
populaire du faubourg Saint-Antoine et il y fit le 11 mai 1914 une conférence, publiée
par la suite, sur « La vraie Religion ». Au printemps de la même année il donna,
en l'hôtel des Sociétés savantes, quelques conférences sur certains personnages
connus, insérées par la suite dans Quelques Amis de Dieu, et une série de douze
conférences sur « La Culture psychique
et le Développement spirituel », dont la dernière, qui n'avait pas pu être
prononcée en public, fut publiée dans Psyché
(janv.-fèvr. 1917) sous le titre : « La Vie intérieure selon le Christ ».
Mobilisé de 1915 à 1918
à l'Ecole de Guerre (Bureau de renseignements sur les prisonniers de guerre), son
appartement était, les soirs de semaine et le dimanche, le rendez-vous des
permissionnaires de passage, l'oasis avant de « remonter en ligne ». Là furent
exprimées les suprêmes pensées de beaucoup des nôtres qui ne devaient plus
revenir et qui emportaient avec eux « là-haut » la paisible, l'immuable
certitude que leur versait leur ami et confident.
Ceux d'entre nous qui sommes « de ce temps-là » n'ont aucune difficulté à revoir Sédir, à ressentir l'atmosphère bienfaisante que les prières et la vie concentrée de ce serviteur de Dieu attiraient d'En-Haut. Il faisait bon y demeurer. Son accueil toujours affectueux lui faisait perdre avec une grâce infinie le temps qu'il devait rattraper ensuite par des veillées.
Il parlait peu et il écoutait inlassablement ce qu'on lui disait ; mais il canalisait les pensées sur la décision à prendre. Et, au bout de quelque temps, tout arrivait à se préciser, sans que nous nous rendions compte du comment. La concierge disait de lui : « C'est un bien brave homme », ce qui scandalisait notre vénération. Et pourtant n'était-ce pas la plus belle consécration aux valeurs de la terre qu'il tenait tant à nous voir accepter et vivre ?
Il était doué d'une étonnante faculté de concentration ; aussi, quel que soit le travail, il le faisait vite et bien. Au bureau de l'Ecole de Guerre où il fut mobilisé, il était le point de mire. Il lui arrivait souvent d'écrire avant le moment où le travail de la journée était distribué. Ce matin-là, il rédigeait la légende libanaise qui a été insérée dans Le Sermon sur la Montagne. Dès leur arrivée, les trois dames qui travaillaient dans le bureau montrèrent leur volonté de se divertir et elles se mirent à bombarder Sédir avec une grêle de boulettes de papier. J'étais à côté de lui, mobilisé dans le même service. Tout en continuant à écrire, il ramassait de sa main gauche les projectiles qui tombaient à sa portée et les renvoyait a ses assaillantes, tandis qu'il me passait les feuilles au fur et à mesure qu'il les achevait. Ces pages sont parmi les plus belles qu'il a écrites. Lorsque plus tard il les a envoyées à l'imprimeur, elles ne présentaient que quelques ratures.
Encore un souvenir de
cette époque :
Sédir disait parfois : « J'ai appris à lire en diagonale. » Et nous avons souvent admiré la rapidité, la sûreté avec lesquelles il lisait des ouvrages très volumineux et très savants. Vers la fin de la guerre de 1914, nous lui avions offert les principales oeuvres de Wronski — 6 grands volumes in-4 — dont de nombreuses pages ne contenaient pas de texte, mais seulement des tableaux. Sédir était encore mobilisé. Moins de trois semaines plus tard, il nous apporta une étude sur Wronski - une étude très technique qui se termine par un parallèle entre Wronski, le philosophe du Savoir et son compatriote Towianski, le philosophe de l'Action.
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La guerre finie, il reprit son apostolat, ses réunions, ses voyages.
Tout naturellement s'étaient rassemblés autour de lui des hommes de bonne volonté qu'il orientait vers l'action profonde. Ceux-ci le poussèrent à lancer une revue qui devait être un moyen de diffusion et aussi un lien avec les sympathisants de province et de l'étranger.
Le premier numéro du « Bulletin des Amitiés Spirituelles » parut en février 1919, et la présentation du programme disait : « Il faut bien que se rencontrent quelques amateurs d'impossible. »
Par la suite fut décidée la création d'une association déclarée selon la loi. C'est ainsi que le 16 juillet 1920 parut au « Journal Officiel » l'annonce des Amitiés Spirituelles, association chrétienne, libre et charitable. Le groupe des amis qui, depuis une dizaine d'années s'était peu à peu constitue, eut alors une existence et une dénomination officielles.
Non seulement des hommes, mais des femmes aussi avaient répondu à l'invitation de Sédir au travail et à la prière. En les appelant du nom de « Marthe et Marie » il écrivit à leur intention les lignes qui suivent : « Je souhaite rassembler le plus grand nombre possible de Servantes du Seigneur qui, dans leur logis, à l'atelier, au magasin, dans les palais comme dans les mansardes, vivent pour servir Dieu avant tout, en rayonnant la bonté, la grâce et la sérénité. »
Et il ajoutait :
« A l'inverse des associations humaines qui grandissent par l'accroissement du nombre, par l'argent, par le rang social de leurs membres, le principe de la nôtre est surnaturel : vous ne vous assemblerez pas, je ne vous donnerai pas de lien matériel ; l'Esprit vous unira plus fort que tous les engagements. La foi ne grandit que dans une atmosphère vide de certitudes terrestres. Ignorées les unes des autres, vous ne vous connaîtrez que par la ténèbre éclatante de cette foi véritable où le Christ apparaît dans Sa magnificence intégrale. L'Ange qu'Il a bien voulu commettre à la garde du groupe que, dès ce jour, vous constituez, Lui présentera vos prières, vos sacrifices et vous transmettra Ses vertus. Votre sort est entre vos mains. Vous triompherez dans la mesure où vous ferez Jésus votre Seigneur... Comme Marthe, vous accomplirez les devoirs quotidiens, souvent aussi lourds dans une existence fastueuse que dans une vie modeste. Comme Marie, vous brûlerez par-dedans, jetant des flammes invisibles et gardant cachées vos prières, vos souffrances et les grâces reçues. »
Depuis plus de cinquante ans maintenant, les « Amitiés Spirituelles » continuent la diffusion de l'oeuvre de Sédir. Aux adhérents du début, que le Ciel rappelle peu à peu, sont venus et viennent règulièrement s'ajouter de nouveaux membres qui s'efforcent d'appliquer l'enseignement du fondateur.
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Le 30 mai 1921, Sédir avait épousé, en secondes noces, Marie-Jeanne Coffineau (Jeanne Jacquemin), qui devait mourir en octobre 1938.
Pendant les années qui suivirent la fondation des « Amitiés Spirituelles », l'activité de Sédir se poursuivit au sein de notre Compagnie, lettres, articles, réceptions, réunions, conférences à Paris, et dans plusieurs villes de France et de l'étranger (notamment en Pologne) où s'étaient formés des groupes de sympathisants.
La dernière conférence publique de Sédir fut donnée le 17 novembre 1925 à l'Université Alexandre-Mercereau, boulevard Raspail. Cette année-là, depuis le retour des vacances, il demeurait chez un ami habitant Passy, 33, rue Henri-Heine.
En janvier 1926, il se rendit avec un ami à L'Arbresle. Là ils furent accueillis par Jean Chapas, ce grand serviteur du Ciel qui continuait noblement et dans la plus profonde humilité l'oeuvre de Celui qu'ils appelaient leur Maître.
Sédir avait annoncé
pour février 1926 trois conférences sur Le Sacrifice (Le sacrifice antique, le
sacrifice de Jésus-Christ, le sacrifice du disciple). La mort l'empêcha de
prononcer ces conférences, qui furent éditées par Albert Legrand.
Le 3 février 1926, après
quelques jours de maladie, Sédir a été repris. Un service religieux fut célébré
à l'église N.-D.-de-la-Miséricorde. Sa dépouille mortelle repose au cimetière
Saint-Vincent, à quelques pas de la rue Girardon, proche de la tombe d'Alice Le
Loup.
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Sédir nous a quittés voici presque un demi-siècle. Mais, pour ses amis — pour tous ceux, proches ou lointains, connus ou inconnus, groupés au sein des « Amitiés Spirituelles » ou isolés dans leur action et leur prière — pour tous ceux qui ont trouvé dans son enseignement une certitude et un réconfort — il y a devant tous, ainsi qu'il l'a dit lui-même, « du travail pour des siècles ».
A l'intention des lecteurs qui ouvriront les livres de Sédir pour la première fois, nous ajouterons cette page afin de caractériser l'oeuvre abondante, originale et d'une richesse incomparable qu'ils vont aborder.
De même qu'il y eut autrefois, avant la venue du Christ, des prophètes pour L'annoncer, il a existé, depuis deux mille ans, des hommes inspirés par le Ciel, des écrivains mystiques, dont le rôle a été de mettre l'Evangile à la portée de leurs contemporains, de les éclairer selon les connaissances et les lumières de leur époque, et de montrer que le Christ est toujours présent.
Sédir fut l'un d'eux. C'est un écrivain mystique moderne. Il se distingue de ses prédécesseurs. Il parle et il écrit comme seul pouvait le faire un homme de notre siècle, un homme préparé à sa mission par des qualités exceptionnelles d'intelligence et de coeur, par son travail patient, par la fréquentation des maîtres passés et présents dans le domaine des sciences du visible et de l'invisible, enfin et surtout par la rencontre de Celui en qui il trouva, selon ses propres termes, « la ressemblance parfaite avec le Christ ».
Aux chercheurs de merveilleux dont il a partagé les études dans sa jeunesse ; aux savants et aux inventeurs dont les productions sont de plus en plus étonnantes ; à tous ceux qui sont tentés de s'enorgueillir de leurs découvertes, il a montré que l'Evangile est un livre absolu, qu'il contient tout, absolument tout, car il est la Parole de Dieu.
A ceux qui rangent l'Evangile parmi les ouvrages périmés du passé, ou à ceux qui ont perdu la foi et désespèrent d'y trouver la lumière, il prouve que l'Evangile est un livre vivant, actuel, qu'il répond aux questions et aux besoins, fondamentaux ou quotidiens, de chacun.
Sédir donne aussi une réponse à tous ceux qui ne se trouvent plus à l'aise dans les églises, à tous ceux qui veulent quitter la grande route et prendre un raccourci, mais qui ont besoin d'être encouragés et guidés. A tous ceux qui aspirent au culte en esprit et en vérité, il dit : « Vous verrez dans l'Evangile que tous les commandements, tous les conseils, toutes les maximes se résument dans la seule ordonnance d'aimer le prochain pour l’amour de Dieu. »
Émile Besson


